logofidel1remod.gif (857 bytes)


Documentation pour l'Histoire des Sciences
Sergio Toledo Prats
Fundación Canaria Orotava de Historia de la Ciencia

TABLE DES MATIÈRES

Langage et science

Nos ancêtres et les nombres

Un monde de dieux

Mythologie, poésie, philosophie

Les philosophes pre socratiques

Thalès de Milète

Anaximandre de Milète

Anaximène de Milète

Pythagore

Jénophane de Colophon

Héraclite d’Ephèse

Alcméon de Crotone

Parménide d’Elée

Zénon d’Elée

Mélise de Samos

Les philosophes pluralistes

Empédocle d’Acragas

Anaxagore de Clazomène

Leucipe d’Elée ou Milète  et Démocrite d’Abdère

Diogène d’Apolonie

Exercises et activites didactiques

PENSER  À L’UN BEAUCOUP

Penser à l'un beaucoup

Un des objectifs possibles de l’enseignement de l’histoire de la philosophie est d’arriver à ce que les élèves comprennent la naissance de la philosophie comme la construction collective d’un type de discours, avec ses notions propres, ses relations et ses usages rhétoriques. Comme, à l’origine, le langage philosophique n’était pas séparé du mythico-religieux, on peut situer la genèse des termes philosophiques dans des expériences rituelles, des coutumes, des récits mythico-poétiques, ou encore dans des ordonnances politiques, des usages médicaux ou juridiques. Il est intéressant que les élèves constatent la relative unité et le caractère général du savoir philosophique de cette époque comparé à la pluralité et à la spécialisation des sciences actuelles; je pense qu’on peut donc s’accorder sur le fait que l’interdisciplinarité est un des objectifs et un des avantages de l’histoire des sciences.

La connaissance de l’histoire, en plus d’expliquer le passé, sert à comprendre le présent, en nous faisant prendre conscience de l’historicité de notre propre époque. Et vice-versa : dans l’enseignement de l’histoire des sciences il est difficile d’oublier que les élèves ont déjà quelques connaissances scientifiques, et donc déjà intégré une réalité idéologique implicite les concernant. Ils en tirent des valeurs et des pratiques, des croyances et des espoirs: en somme, la science est aujourd’hui une des sources du sens de la vie. Par conséquent il ne me semble pas très adéquat de réduire cette discipline à un système formel d’énoncés concernant des objets ou des événements, ou de la présenter comme un système axiologiquement neutre, dans un monde idéal et aseptisé. Il nous faut montrer que, autant dans l’Antiquité que de nos jours, la construction du savoir a toujours été le fruit de travail et de hasard, d’accumulation et de crises, de transmission et de polémiques, et qu’elle a toujours eu lieu dans des sociétés bien réelles qui intègrent des paramètres politiques, économiques et légaux déterminés, ainsi que différentes idéologies.

1 . Langage et science

Il y a longtemps, j’ai trouvé par hasard un texte de Heisenberg (1955) où il évoquait la possibilité que le fond ultime de la matière accessible à la connaissance humaine fusse un vaste ensemble de particules élémentaires et non un petit nombre, comme la plupart des scientifiques semblaient l’espérer. Cela m’a fait réfléchir sur la présence dans le discours scientifique de concepts avérés et de relations qui ont eu une importance décisive dans l’histoire de la pensée : le début et la fin, l’unité et la multiplicité, la cause et la conséquence, le corps et l'âme, la forme et la limite, l’espace et le vide, le hasard et la nécessité, l’être et le devenir, la vérité et le faux. On les utilise fréquemment comme des poutres maîtresses dans la construction de la pensée et, de ce fait, ils ont généré des automatismes, comme celui de croire que non seulement ce qui est fondamental est plus simple que les choses qui en dérivent, mais que ce fondamental relève de la simplicité absolue. Cette préférence pour la simplicité n’est pas spécifique à la science; on la rencontre aussi dans la mythologie, et en philosophie. Les premières cosmologies des philosophes grecs sont unitaires, et il faut attendre un siècle avant qu’apparaissent les théories physiques pluralistes.

La physique du XXème siècle présente, heureusement, un aspect assez problématique. Les théories de la relativité et la mécanique quantique, ainsi que l’impossibilité de les concilier, ont produit des changements notables dans la perception de l’univers, qui ont eu des répercussions sur d’autres domaines de la culture. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que dans La Nature et les Grecs, Schrödinger explique qu’il ait dû étudier les philosophes présocratiques pour mieux comprendre la science actuelle, à ce que Popper qualifie Einstein de "Parménide à quatre dimensions", à ce que les scientifiques redécouvrent de vieux thèmes philosophiques, comme Böhm avec sa distinction entre ordre expliqué et ordre impliqué, ou comme Wheeler lorsqu’il affirme que en mécanique quantique "aucun phénomène n’est réel jusqu’à ce qu’il soit un phénomène observé". Les avancées de la physique microscopique semblent avoir dilué le concept même de réalité : "Mais les atomes et les particules ne sont pas si réels ; ils constituent un monde de potentialités, plus que de faits et de causes" (Heisenberg). Sur le terrain macroscopique, la relativité se charge de l’idée de simultanéité absolue et le concept même de temps s’évapore : "Passé, présent et futur sont une illusion" (Einstein), "Le monde est simplement, il n’advient pas" (H. Weyl). Quelques scientifiques soutiennent l’idée d’une épistémologie réaliste et affirment que les théories physiques et leurs formalismes mathématiques ne décrivent pas le monde tel qu’il est ; d’autres, plus prévoyants, adoptent une position instrumentaliste : "Il est erroné de penser que la tâche de la physique consiste à découvrir comment est faite la nature : la physique s’intéresse à ce que nous pouvons dire à propos de la nature" (Bohr).

Il est normal que, devant un tel panorama problématique, beaucoup de scientifiques mettent leurs espoirs dans une future Théorie du Tout, que ce soit celle d’un champ unifié, ou celle des super cordes. La majorité des scientifiques pensent que la théorie du big bang est très probablement vraie, et qu’elle va se perfectionner. Quelques critiques ont un avis contraire, pour des raisons physiques ou épistémologiques – comme Hoyle ou Feyerabend – et pensent qu’une telle théorie est un récit mytho-scientifique fabriqué à partir de lois qui régissent la matière dans la zone de l’univers où nous sommes, agrémenté de quelques observations, de beaucoup d’extrapolations et de quelques prédictions. Mais la physique spéculative de bon ton ne s’arrête pas au scepticisme. Par conséquent, les étudiants des Facultés de Sciences y croient comme au théorème de Pythagore, malgré leurs erreurs de prévisions sur des questions d’envergure comme la densité de la matière dans l’univers, la concentration de chaque élément atomique, ou la température de la radiation de fond, malgré le fait qu’elle n’explique pas l’existence de radiations isotropes X et Gamma, malgré le fait que la distribution des galaxies contredise le postulat d’isotropie de l’univers, ou malgré les doutes sur le domaine de validité de la loi de Hubble issue de l’observation de certaines galaxies. Je crois qu’il existe un parallèle intéressant entre le big bang et la cosmologie Milésienne, dont l’intégrité intellectuelle ne démérite pas devant d’autres cosmogonies mythiques ou scientifiques, comme l’œuf cosmique des Orphiques ou les tourbillons cartésiens. En effet, de la même manière qu’avec Thalès débute la cosmologie mytho-philosophique, avec le Big-bang prend naissance la cosmologie mytho-scientifique.

La mécanique quantique a été un terrain fertile aux interprétations plurielles et opposées : celle de Copenhague, celle de Einstein et Schrödinger, les variables cachées de Böhm... Certaines questions de base restent encore en suspend. Doit-on interpréter la quantification comme une discontinuité physique ou une discontinuité mathématique ? S’agit-il d’une question expérimentale ou statistique ? Que signifie la dualité onde-particule ? Les propriétés de la matière sont-elles de simples potentialités statistiques? Quel sens prend la causalité dans la sphère quantique ? Le principe d’incertitude y fonctionne-t-il ou s’agit-il d’une action à distance ? Le vide est-il un concentré d’énergie ou un pur espace géométrique ? Le principe d’indétermination implique-t-il ou non l’influence de la subjectivité de l’observateur sur l’objectivité physique ? Ces sujets ont rendu populaires divers paradoxes et expériences mentales, comme la simultanéité des trains, les jumeaux de Langevin et l’élasticité du temps, le chat de Schrödinger, l’électron et les deux rainures. Certains grands concepts se sont ainsi vus affectés : l’espace, le temps, la réalité, la matière, la continuité et le vide, la cause et le déterminisme, le sujet et l’objet...

Le développement de la science est un facteur qui contribue à la prolifération de modèles alternatifs, alors que l’accroissement de la communication entre scientifiques favorise plutôt la réduction et le regroupement de ces alternatives. On a l’habitude de dire que la majorité des physiciens s’intéressent seulement à leur travail et sont insensibles à ces débats. Cependant, pour ceux qui apprécient la spéculation théorique, cette situation d’ambiguïté permet de projeter des hypothèses, des modèles extravagants et riches en suggestions, comme les mondes multiples d’Everett ou la ré-interprétation de Wigner de la différence macroscopique / microscopique comme une différence matière / esprit, alors que d’autres physiciens réclament l’urgence d’un changement linguistico-conceptuel. C’est le cas de Böhm, et de sa proposition de substituer l’atomisme linguistique que l’on trouve dans les langues occidentales par un nouveau langage qui décrirait la réalité en terme de totale fluidité, le réomodo. En termes plus modestes Bell écrit: "Il serait peut-être souhaitable qu’une synthèse véritable des théories quantiques et relativistes ne demande pas simplement des découvertes techniques, mais une rénovation conceptuelle radicale."

Le développement de la physique théorique a favorisé le développement de nouveaux outils mathématiques, comme l’algèbre matriciel ou le calcul tensoriel, mais aussi de théories où physique et mathématiques s’imbriquent presque complètement, comme les super cordes ou les symétries de références. Dans le même temps on accuse les physiciens d’avoir fréquemment recours à des artifices mathématiques ad hoc sans significations théoriques pour résoudre certaines anomalies ; on a remis en cause, par exemple, la pertinence logique des techniques de re-normalisation dans la théorie quantique des champs, afin d’éviter que certaines variables prennent des valeurs infinies.

Ce panorama fait d’ambiguïté, de crise permanente n’est pas l’apanage de la physique actuelle ; chaque science a ses propres nuances. Pour les mathématiques on constate une situation un peu moins difficile. On peut prendre comme exemple les paradoxes auto-référentiels de la théorie des ensembles ou le théorème de l’incomplétude de Gödel. Les mathématiciens intuitionnistes récusent le principe du tertio excluso et le concept d’infini, se déclarant partisans d’épurer l’activité et le langage mathématiques. Les théorèmes obtenus par ordinateur ont remis en question le statut de la démonstration.

Quelques historiens des mathématiques ont tenté de relier celles-ci à la structure du langage. De la même manière qu’on a établi une relation entre la philosophie occidentale de l’être et la structure prédicative du grec, ou encore entre la philosophie des concepts universels et l’importance de la fonction nominale dans les langues indo-européennes, on a pu faire une relation entre l’algèbre chinois et son écriture idéographique, entre le caractère particulariste de ses mathématiques et l’importance de la fonction verbale dans la langue chinoise, ou bien enfin entre le caractère algébrique des mathématiques hindoues et l’écriture linguistique du sanscrit.

La nécessité d’adapter le langage aux nouveaux résultats de la science n’implique pas selon moi la création, illusoire, d’un langage parfait, ni dans les termes algébriques (Lulio, Leibnitz), ni dans la morphologie rationnelle (espéranto, volapuk) ; la langue est une construction sociale et, en tant que telle, historiquement ambiguë : elle implique la subjectivité de l’expérience d’individus multiples et sa transmission dans le temps. Ainsi donc le processus d’adaptation du langage et de la science doit être une tâche permanente dont les effets sont seulement perçus à long terme.

2. Nos ancêtres et les nombres

Diverses études éthologiques ont démontré que des espèces animales beaucoup plus anciennes que l’homme ont la capacité de faire la distinction entre des quantités réduites. On peut supposer que c’est une qualité très utile, par exemple, pour le contrôle des portées chez les espèces qui ont un nombre limité de descendants à chaque époque de reproduction. Les études sur nos parents plus rapprochés, les primates, confirment leur capacité à reconnaître de petites quantités et des formes géométriques simples lorsqu’on les soumet à des stimuli adéquats. On peut donc partir de l’hypothèse que les hominidés qui vivaient il y a deux millions d’années, selon toute vraisemblance, en groupes stables de chasseurs-cueilleurs de 30 à 50 membres, avaient la capacité de se reconnaître entre eux comme membres de la même communauté sans nécessairement postuler qu’ils avaient une idée de la quantité d’individus qu’elle formait. En effet, encore aujourd’hui, notre capacité à percevoir avec exactitude des quantités d’objets semblables est très limitée. D’un simple coup d’œil il est difficile de distinguer si il y a six ou sept ânes dans le pré, ou bien quatre ou cinq mouches qui volent au dessus de nos têtes. Cette capacité perceptive réduite à dénombrer a laissé son empreinte, dans des époques encore récentes, dans des langues où le vocable utilisé pour les quantités se limite à un, deux, trois et beaucoup. Je pense qu’on peut raisonnablement avoir la conviction que les progrès pour distinguer les quantités ne se sont pas produits avant le développement du langage. Les paléontologues actuels qui étudient l’évolution de l’appareil phonatoire des hominidés situent le début de ce développement il y a au maximum 400.000 ans et au minimum 100.000 ans.

Toute origine est mythique ; rechercher les origines est comme un rêve nébuleux qu’il faut tenter de confirmer avec des approximations. Il est à peu près certain que nous ne connaîtrons jamais l’origine du langage articulé ni de celui des nombres, mais j’ai peine à croire que les humains qui procédaient à des enterrements rituels il y a 70.000 ans n’avaient pas encore développé certaines notions de quantité un peu plus complexe que celles de nos primates actuels, bien qu’il n’y ait pas de preuve de cela. Les fossiles les plus anciens qui montrent de possibles usages de nombres sont les ossements de Lebembo et de Tchécoslovaquie, vieux de 30.000 ans, qui comportent des entailles en groupements distincts, et qui semblent avoir été utilisés pour annoter des quantités. Quelques historiens nient dans ce système graphique de représentation des quantités le fait qu’il soit numérique, les mots exprimant la quantité n’existant pas, mais cela me semble un exemple de logocentrisme. Etant donné que des recherches récentes indiquent que l’activité d’élevage aurait pu démarrer en Afrique il y a 35.000 ans, on a postulé que le premier essor des nombres s’est trouvé lié à la nécessité de compter les troupeaux, et que le développement de l’agriculture il y a 15.000 ans n’a fait que le renforcer.

L’hypothèse est plausible, même si elle semble une extrapolation de ce que nous savons de l’apparition de l’écriture en Mésopotamie. Les tablettes les plus anciennes gravées d’une écriture de type cunéiforme proviennent de la civilisation sumérienne et sont datées du XXXIII ème siècle avant notre ère ; elles contiennent seulement des signes numériques et des signes qui représentent des moutons, des chèvres, des sacs de céréales... On pense que l’écriture est apparue au milieu du quatrième millénaire tant au pays de Sumer qu’en Egypte, afin que l’Etat puisse enregistrer les quantités de biens agricoles et de bétails, dans un but administratif. Ainsi, l’invention de l’écriture serait liée à la constitution des empires premiers, caractérisés par l’accroissement démographique, le développement urbain et la centralisation du pouvoir.

On peut considérer cette façon de compter par l’accumulation d’inscriptions sur un objet comme un système en base un. Il a évolué postérieurement avec l’apparition des bases deux et cinq. L’importance du nombre 2 a sans doute un lien avec la division sexuelle. Le sexe en tant que métaphore a eu un rôle puissant dans les civilisations antiques ; par exemple, les historiens ont recueilli plusieurs mythes de sexualisation de la métallurgie, où l’on conçoit la terre en train d’accoucher des métaux de ses propres entrailles ; pour les pythagoriciens, la lettre delta symbolisait l’arché geneoseos, principe générateur, triangle-vulve. On a retrouvé de nombreux exemples de cette manière de compter "par deux", chez les peuples centrafricains, polynésiens, d’Amazonie ou de Patagonie. Leurs langues conservent dans leur manière de nommer les nombres la trace de leur construction comme un système en base 2.

Personne n’a remis en cause que l’emploi de la base 5, très répandu, et ses extensions postérieures aux bases 10 et 20, trouvent leur origine dans le fait qu’auparavant le calcul était manuel. Diverses hypothèses ont tenté d’expliquer le choix des sumers pour une base aussi élevée que 60 comme système numéraire. Une d’elle considère qu’elle est le résultat de la fusion de deux peuples, fonctionnant l’un en base 5 et l’autre en base 12. Cette base 12, que nous autres européens utilisons encore dans des champs d’application restreints, a une origine plus obscure, l’existence antérieure d’une base 6 n’étant pas prouvée, et pouvant dériver d’une relation entre l’année lunaire et l’année solaire.

On pourrait mesurer le succès d’une invention à l’étendue et la rapidité de sa diffusion ; il est certain que les découvertes concernant la mesure des quantités se sont diffusées rapidement du fait de son utilité. Certains indices nous indiquent que dès le quatrième millénaire se serait diffusé à travers différentes civilisations du Croissant Fertile un système métrique élaboré par un des peuples indo-européens, et qui fut appliqué à diverses techniques, comme la fabrication de briques ayant des mensurations dans la proportion 1:2:4. De la même manière, le succès de l’écriture cunéiforme, adoptée par les peuples voisins des sumériens, reflète l’importance de pouvoir enregistrer des quantités de manière indélébile.

Les psychologues racontent que la première séparation que fait l’enfant – et il a besoin de plusieurs mois pour la faire – est celle qu’il réalise entre le moi et le non-moi, entre son corps et le monde extérieur. Chez les peuples anciens la séparation fondamentale se faisait entre nous – le groupe – et les autres. Compter, c’est unir : cela implique de reconnaître que des choses distinctes font partie du même ensemble ; jointe à l’altérité apparaît l’unité, jeu de la différence et de la répétition. Compter c’est aussi séparer. Séparer ce qui est distinct pour réunir ce qui est semblable. Comment le berger verrait-il le semblable et le distinct lorsqu’il compte ? En comptant son troupeau verrait-il d’abord le semblable – ce sont toutes des chèvres – ou le distinct – un ensemble d’individus ? Cette méthode de séparation et d’union, après des années de perfectionnement, conduirait à la méthode de Platon par excellence : généralisation et division.

Poincaré et Brouwer pensaient que la conception des nombres entiers était le résultat de la perception, de l’intuition des choses sensibles ; Russel, par contre, considérait qu’elle était inhérente à l’esprit humain, une part de sa logique implicite. En étudiant de manière empirique le développement intellectuel de l’enfant, Piaget est arrivé à une conclusion intermédiaire aux deux positions précédentes : en apprenant à faire des opérations mathématiques avec des choses concrètes, l’enfant parvient à développer le schéma formel de la numération, principe de conservation de la quantité.

3. Un monde de dieux

Les anthropologues du XIXème siècle ont voulu voir dans le totémisme la réponse humaine au polymorphisme du monde, un mode de sélection des êtres et des phénomènes naturels élaborée en fonction de leur intérêt spécifique pour le groupe humain, et à partir desquels s’articulent les rites correspondants, symbolisant les usages mutuels ; des rites auxquels les mythes procurent un sens verbal, un moyen de conservation et de transmission. A ce point de vue, les anthropologues du XXème siècle ont superposé une vision du totémisme comme système symbolique visant à structurer ce qui relève du social ainsi que les relations de parenté. Confronté à la pluralité des êtres et des relations sociales, l’homme répond en développant un esprit taxonomique qui tente d’organiser le réel en le schématisant.

La peur, émotion primordiale de l’homme face à un monde qu’il contrôle à peine, justifie peut-être la divinisation de ces êtres et de ces phénomènes naturels avec lesquels il reconnaît avoir une relation de dépendance. Ainsi, en convertissant les nécessités en rituels, l’homme essaye de dominer cette relation, grâce à la répétition, et d’en garder une mémoire historique. L’animisme, la phase la plus ancienne de la réflexion religieuse, se caractérise par l’attribution à tout ce qui existe d’une conscience et d’une volonté. Cette projection de l’humain sur le monde indique la valeur que l’homme accorde à sa propre capacité de perception et à sa capacité d’action, comme formes basiques de relation à l’autre. Cette reconnaissance de la différence humain / non humain, qui postule en même temps une façon commune de ressentir et d’aimer, devait être accompagnée d’un sentiment d’infériorité de l’homme par rapport à la Nature.

C’est l’invention de l’élevage et de l’agriculture, ainsi que le développement des techniques de métallurgie, qui ont dû marquer un changement de cap dans les relations symboliques de l’homme avec la Nature. La domestication des animaux, des plantes et des métaux, a réduit la dépendance de l’homme par rapport à son habitat, encourageant son narcissisme.

Les sociétés les plus anciennes que nous connaissons, les sociétés mésopotamienne et égyptienne, de la fin du quatrième millénaire, se trouvaient dans une phase avancée de transition de l’animisme vers le polythéisme. Leurs dieux n’étaient pas encore complètement humains, ils conservaient un corps partiellement zoomorphique ; à la fin de ce processus, les traits animaux et végétaux se transforment en symboles conventionnels qui accompagnent la représentation iconographique de dieux totalement humains. C’est le chemin qui mène du serpent Tiamat, du faucon Horus, ou du singe Hanuman aux anges ailés, à Dyonisos avec sa coupe et ses feuilles de vigne ou à Héfeste avec son enclume. Le polythéisme suppose une plus grande abstraction par rapport à l’animisme : l’événement se dédouble en devenant agent et action. Le dieu n’est plus l’ibis, le palmier ou la rivière ; maintenant il y a un dieu qui permet l’arrivée des ibis, un autre qui fait fructifier le palmier, et encore un autre qui fait croître le niveau du fleuve. La manipulation technique se projette sur la nature et modifie l’interprétation symbolique du monde.

On attribue au pharaon Amenhotep IV – XIVème siècle avant notre ère – la première tentative connue visant à réduire le polythéisme au monothéisme, instaurant le culte d’Aton, dieu unique. Même si sa tentative échoua elle fut le signe précurseur d’un processus intellectuel qu’allaient mener à l’apogée les philosophes grecs et les rabbins au VIème siècle avant notre ère. On a coutume de relier l’apparition du monothéisme au régime de monarchie dynastique, où s’opère une véritable divinisation du monarque. Cette séparation symbolique entre le roi et les sujets contribue à justifier que le pouvoir dont il use pour les gouverner est le même, solitaire et total, que celui par lequel le dieu unique dirige le cours des événements. On peut lire chez Homère : "Le pouvoir de plusieurs n’est pas bon, celui d’un seul suffit."

4. Mythologie, poésie, philosophie

Plutarque disait que la religion est la contemplation des mystères et la philosophie la contemplation de l’éternel. Le type de discours baptisé philosophie naît du discours mythico-religieux, pour peu à peu prendre ses distances avec celui-ci ; pour cette raison on trouve de très nombreux éléments religieux chez les penseurs pré-socratiques. L’expérience religieuse peut s’exprimer sous la forme de récits mythiques, de sentences sous forme d’oracles, de poèmes chantés ou récités, ou de mises en scène comme la tragédie. L’expression poétique perdure chez les premiers philosophes, comme Parménide et Empédocle ; en revanche, les physiciens ioniens écrivent en prose. Entre la poésie d’Homère et la prose de Thalès il y a une grande distance, qui est celle qui existe entre un monde oral et un monde à mémoire écrite ; c’est pour cette raison qu’on a dit que le genre philosophique était né comme une nouvelle forme d’écriture.

En Grèce, depuis le VIIIème siècle la religion des dieux olympiens a un monument didactique : les poèmes homériques. Lorsqu’Homère invoque les Muses, "Je ne pourrais dire ni compter le nombre de héros qui furent à Troie", il sollicite l’inspiration divine pour accomplir son travail, égrener le récit d’un temps passé dont les faits doivent perdurer comme une leçon dans la mémoire du peuple hellène. Quand Hésiode, il y a 700 ans avant notre ère, invoque également l’aide des Muses pour composer sa Théogonie, il est interpellé par celles-ci de cette manière : "Nous savons dire beaucoup de choses fausses qui paraissent vraies mais nous savons aussi, quand nous le voulons, dire la vérité." Hésiode met ainsi une distance avec Homère : son intention n’est pas de tracer un récit émouvant et édifiant avec des dieux et des héros, mais de donner une représentation logique des grandes réalités de la nature symbolisées par les dieux : Terre, Eros, Ciel, Nuit, Jour... Ce lien inaliénable de la vérité avec le divin reste une constante de la philosophie pré-socratique, à de rares exceptions près – comme les sophistes et Démocrite – et perdurera dans l’Académie de Platon.

La Cosmogonie d’Hésiode boit aux sources babyloniennes, hittites et hurrites. Par sa Théogonie il prétend expliquer l’univers comme un tout, dont le devenir échappe au pouvoir de l’homme, qui n’a d’autre choix que de se soumettre. Hésiode situe l’origine dans le Chaos ; bien qu’il n’y ait pas de d’unanimité concernant sa signification on l’interprète comme un espace vide, un abîme primitif qui sépare la Terre de la Voûte céleste, ou bien l’acte de la séparation ; la version du chaos comme désordre primordial est un ajout des stoïciens, contraire à l’esprit de l’œuvre. L’action d’Eros, principe dynamique, pour réunir la Terre et les Cieux (Gaïa et Uranus) commence le cycle des générations divines. Dans cette oeuvre, il y a, latent, un esprit monothéiste dont la finalité est de montrer le pouvoir de Zeus comme roi des dieux et maître de la Nature. Ces trois éléments théogoniques, la recherche de l’origine, le dynamisme d’Eros, et la tendance monothéiste, resteront présents dans la cosmologie de nombreux penseurs pré-socratiques, qui possèdent de manière générale certains éléments communs :

  1. L’analogie entre le Cosmos – ordre céleste – et la polis, régie par les lois. Le terme de cosmos vient du verbe kosmein, "disposer l’armée en position de combat", ce qui indique une projection de l’ordre politique sur les cieux.

  2. L’hylozoïsme, ou le fait de croire que tout ce qui est naturel est vivant ; on ne fait pas de différence entre le monde animé et le monde inanimé. La physis est l’ensemble du vivant, le domaine de la reproduction et de la génération, un "tout" vivant.

  3. Le fait de considérer les événements naturels comme des actions intentionnelles, ce qui démontre à la fois une survivance animiste et une projection du psychisme humain sur la Nature.

LES PHILOSOPHES PRE SOCRATIQUES

Thalès de Milète (approx. 625-545)

Ce n’est pas un hasard si la philosophie a pris naissance en Ionie, zone de contact permanent avec les cultures orientales et l’Egypte. La théorie de Thalès la plus connue selon laquelle le monde est fait d’eau a été mise en relation avec les mythes babylonien ( Mardouk et Tiamat), égyptien ( le dieu Nun ) et hittite, et avec les mythes grecs archaïques concernant le dieu Océan, qu’on retrouve encore chez Homère et Hésiode. Mais chez Thalès il ne s’agit plus simplement de ce que la Terre et les cieux aient émergé des eaux primitives. Son empreinte rationnelle, consiste à appréhender la physis comme un processus dynamique partant d’un stade originaire. Son génie consiste à réduire la multiplicité de ce qui existe, avec son ensemble varié de différences, à l’unité de l’eau. Ici il ne s’agit pas de passer du semblable à l’unique, comme lorsqu’on donne un nom aux choses, mais du distinct à l’unique. Cette unité n’est pas cachée mais montre son importance par rapport aux autres choses. L’eau devient la structure de cet échange, ce dont tout provient et ce vers lequel tout se dirige. Thalès n’a sûrement pas expliqué le mécanisme concret de transformation de l’eau en autre chose car sinon il en serait resté quelques traces chez les auteurs postérieurs , et il est possible qu’il se soit limité à montrer la dynamique de l’eau, observable dans la pluie et la neige, ou les marées auxquelles il attribuait les causes des tremblements de terre. Quand Thalès affirme que tout est plein de dieux il rend indépendante la physis de la tutelle des dieux de l’Olympe, en affirmant que chaque chose détient à l’intérieur d’elle même – et non à l’extérieur – les principes de sa nature, de son dynamisme ; ce faisant, il renforce l’unité et l’autonomie des êtres physiques.

Certains auteurs présentent Thalès comme un voyageur pratique qui, durant ses séjours pour motifs commerciaux dans des villes de Mésopotamie, d’Egypte et de Phénicie, apprit diverses techniques qu’il introduisit chez les Ioniens, comme celles de prédire une éclipse de soleil à partir des tables astronomiques babyloniennes, de mesurer la hauteur d’une pyramide en comparant la hauteur de son ombre avec celle d’un objet de hauteur connue, de mesurer la distance d’un bateau de la haute mer au port et de naviguer grâce aux étoiles. Mais pour la plupart Thalès est surtout l’inventeur de la science géométrique. Trop eurocentriques, les historiens attribuent à Thalès l’origine des mathématiques car ils acceptent comme définition de celle-ci le modèle axiomatique-déductif qui a pris forme au sein de la culture hellène de Enopides à Euclide. L’exigence de l’abstraction, des démonstrations, des règles générales et de l’exactitude, supposait de déprécier les mathématiques pré-grecques, pratiques, algorithmiques, particulières et approximatives. Quoi qu’il en soit, avec Thalès les mathématiques débutent leur transition de l’empirique vers le théorique, évolue de son usage technique au sein de la polis vers une spéculation sur le monde ; en dépassant la simple manipulation magique et technique on commence à dessiner une nouvelle image de la nature.

Les théorèmes attribués traditionnellement à Thalès semblent indiquer que ses démonstrations se basaient sur la symétrie ou la superposition de figures. Je m’arrêterai simplement à la division d’un cercle en deux parties égales par son diamètre. Dans ce cercle l’un et le multiple se présentent de deux manières :

- Le centre est un point unique comparé à la multiplicité des points que l’on peut déterminer dans un cercle ; c’est le point qui définit précisément lesquelles, parmi toutes les corde possibles, sont des diamètres. Grâce au centre tous les diamètres sont" le" diamètre.

- Tous les cercles sont "le" cercle ; la pluralité de taille des cercles se trouve réduite à l’unité de la figure définie par ses propriétés.

Deux conditions nécessaires pour pouvoir considérer comme une démonstration ce saut des cercles multiples et empiriques à l’idée unique de cercle.

Thalès conseilla au ioniens qu’il n’y ait qu’un seul siège pour l’assemblée politique et que celui-ci ait lieu à Téos, polis située au centre de la Ionie. On peut voir là-dedans un retour de la théorie vers la polis, un exemple appliqué des vertus de la théorie.

Anaximandre de Milète ( env. 610-545 )

Dans la cosmologie d’Anaximandre, l’Un se présente sous la forme d’un Tout, qu’il appelle Apeiron, terme qu’Homère appliquait à la mer infinie et à la terre qu’on ne pouvait finir de parcourir. Il semble qu’avec ce terme il voulût signifier à la fois l’illimité et l’indéterminé. "Illimité" veut dire absence de limites spatiales, de manière externe. "Indéterminé" veut dire absence de limites internes, de séparations. Aussi l’Apeiron ne peut-il pas avoir de qualités, qui appartiennent seulement aux choses concrètes. Dans ce sens, l’Apeiron est à la fois un Tout et un Rien, étant un concept théorique construit moyennant la négation des qualités sensibles. C’est peut-être la préfiguration de ce qu’Aristotèle allait appeler la matière "première", avec la réserve qu’elle ait seulement une existence virtuelle.

La principale différence par rapport à Thalès consiste à ne pas avoir choisi d’élément empirique comme principe de la physis. L’Apeiron est l’environnement occulte, réservoir inépuisable d’où vient tout ce qui existe ; il est immortel et indestructible, donc divin ; il n’a pas été généré, mais génère toutes les choses. Le processus cosmique débute avec la séparation du Feu et de la Brume (l’air humide). Lorsqu’Anaximandre affirme que l’Apeiron embrasse toutes les choses, il faut comprendre que la séparation a lieu intérieurement. Certains auteurs ont cru que cette séparation se produisait à partir d’un mouvement de rotation de l’Apeiron, bien qu’il n’y ait pas d’indices écrits de cela. L’hypothèse est plausible, et donc la majorité des pré-socratiques considérèrent que le mouvement était un principe fondamental, quelque chose qui existait depuis toujours, dont on n’avait pas à expliquer les origines, et donc qu’il n’avait pas à le faire. Une autre possibilité est que Anaximandre ait conçu une telle séparation comme le principe du mouvement, ce qui rapprocherait l’Apeiron du Chaos d’Hésiode.

Les commentateurs de l’Antiquité lui ont attribué la doctrine selon laquelle l’Apeiron génère plusieurs mondes, bien qu’il n’y ait pas non plus là-dessus de références écrites. L’idée de mondes multiples successifs est compatible et cohérente avec la notion d’Apeiron ; l’idée de mondes multiples coextensifs, que d’autres commentateurs ont défendue, paraît moins raisonnable.

Alors que Thalès pensait que la Terre était plane et l’univers semi-sphérique, Anaximandre semble avoir été le premier grec à parler d’un univers sphérique. Malgré cela il conservait l’idée archaïque selon laquelle la Terre était un cylindre. Son intérêt pour les mathématiques se remarque à sa carte céleste, où il ordonna de manière proportionnelle les distances à la Terre des anneaux du Soleil (27 diamètres terrestres), de la Lune (18) et des étoiles (9).

Je voudrais attirer l’attention sur une idée que je considère d’origine mathématique et extrapolée à la physis. Selon Anaximandre la Terre se trouve fixée au centre de l’univers parce qu’elle est en équilibre. Ici apparaît l’idée du centre comme l’"un" distinct du reste des multiples lieux de l’espace, comme nous avons pu le voir dans la géométrie de Thalès ; c’est Archimède qui, trois siècles plus tard, développera cette idée féconde, reliée à la géométrie et à la statique des solides, anticipant l’idée de centre de gravité avec la notion de centre de poids.

Anaximène de Milète (env. 585-520)

La cosmologie d’Anaximène envisage l’Air comme principe fondamental de tout ce qui existe. Comme dans le cas de Thalès et de l’eau il existe aussi des précédents dans la mythologie, comme par exemple la théogonie du phénicien Sanconiaton, qui prend comme origine l’air sans limite, plein de ténèbres et de vent, qu’on a aussi volontiers apparenté au chaos d’Hésiode. Anaximène semble avoir pris certaines idées à ses prédécesseurs milésiens ; son Air est, comme l’Eau de Thalès, un élément empirique, abondant et nécessaire à la vie ; d’autre part il affirme qu’il est illimité comme l’Apeiron d’Anaximandre, et qu’il est invisible lorsqu’il est très dense, bien qu’il se manifeste par sa chaleur, son humidité et son mouvement. L’importance d’Anaximène réside dans le fait d’avoir donné une explication sur comment l’"un" – l’Air – se convertit en "multiple", les choses. Il soutient que, selon un processus réversible de raréfaction et de condensation, l’Air se raréfie pour devenir du feu, ou se condense progressivement en vent, vapeur, nuage, eau, terre et pierre. Ce processus dynamique est éternel, tout naît de l’Air et peut redevenir de l’Air. Il ne semble pas cependant qu’il ait inventé des mondes alternatifs ou successifs.

En revanche, la nécessité de l’Air pour tout ce qui vit est pour lui patente. Il considère que le monde respire l’Air, tout comme les êtres naturels lorsqu’ils sont en vie. Déjà chez Homère on trouve que le souffle (ou pneuma) constitue l’âme vitale des hommes. L’Air, étant donné qu’il est originaire et éternel, pénètre tout, il est l’Ame du Monde, comme l’humidité l’était pour Thalès. Il maintient uni le cosmos comme l’âme qui confère son unité au corps. Recueillant l’idée d’Anaximandre, il situe la Terre au centre du cosmos, qu’il conçoit comme plane avec une faible épaisseur, flottant dans l’air. L’idée géométrico-physique de l’équilibre a disparu, remplacée probablement par l’observation empirique selon laquelle les corps limités, plats et fins, offrant moins de résistance au vent, sont plus stables.

Pythagore (env. 570-505) et les pythagoriciens

On pense qu’il a été le premier à se nommer philosophe ; bien qu’il fût ionien, il émigra à Crotone, au sud de l’Italie, pour des motifs politiques, où il fonda sa secte vers 525 avant notre ère. La datation des différentes doctrines pythagoriciennes ne fait pas l’unanimité, car les commentateurs parlent, en général, des pythagoriciens. Nous ferons ici référence aux doctrines considérées comme les plus anciennes, antérieures en tout cas à l’expulsion de la secte de Crotone vers 450 avant notre ère.

La cosmologie pythagoricienne se base sur deux principes : les corps et le vide, c’est-à-dire le limité et l’illimité. A cette époque on ne fait pas encore bien clairement la distinction entre air et vide, et la filiation milésienne concernant l’illimité est donc claire ; d’autre part, considérer les corps comme des entités limitées, et donc des figures déterminées, nous mène directement à la géométrie. Pour les pythagoriciens la Terre est ronde et a deux mouvements : un de translation, et un de rotation.

Selon moi, c’est la découverte du fait que les vérités mathématiques étaient des vérités éternelles qui les a conduit a considérer les mathématiques comme le savoir sacré qui révélait l’essence du monde. De la naît leur fameuse thèse : les choses sont des nombres. La mystique de la secte pythagoricienne est le savoir mathématique. Il semble qu’elle ait pris son origine dans la découverte par Pythagore qu’en jouant des cordes de monocordes, ils émettaient des sons harmoniques si les longueurs des cordes gardaient entre elles des proportions exprimables par des nombres, comme 1:2, 2:3, 3:4. Cela a motivé un intérêt pour les mathématiques qui s’est concrétisé par le développement de l’arithmo-géométrie, phase à laquelle on peut attribuer la démonstration du théorème de Pythagore, les nombres polygonaux et l’étude des nombres pairs et impairs.

Les pythagoriciens furent les premiers atomistes ; si toutes les choses étaient des nombres, elles devaient être formées d’unités. Ils les appelèrent horos, qui étaient à la fois des unités arithmétiques, géométriques et physiques. De leur quantité et de leur disposition spatiale dépendaient les propriétés de chaque chose. Il n’existait pas de différence physique entre les horos, ils étaient tous égaux. Les nombres figurés constituèrent une tentative d’exprimer en termes arithmétiques une réalité géométrique. Lorsque le pythagoricien Hipase de Métaponte découvre, dans la première moitié du Vème siècle avant notre ère, les grandeurs irrationnelles, il démolit cette cosmologie arithmétique, car, bien qu’on pût utiliser de telles grandeurs en géométrie, elles ne pouvaient cependant pas être exprimées grâce à des nombres. C’est peut-être à ce moment-là que commence l’évolution de l’atomisme mathématique des pythagoriciens, qui débouchera sur l’atomisme physique de Leucipe.

Si on observe la table de Pythagore, on ne remarque pas seulement la position proéminente qu’occupent l’un et le multiple, mais aussi qu’on peut les mettre en liaison avec d’autres couples d’opposés :

Limité – Illimité
Impair – Pair
Un – Multiple
Droit – Gauche
Masculin – Féminin
En repos – En mouvement
Droit – Courbe
Lumière – Obscurité
Bien – Mal
Carré – Oblong

La supériorité du limité sur l’illimité est celle de la Terre sur l’Air, celle de la forme sur l’amorphe ; chaque être a son unité de forme, mais l’air n’a pas de figure. Le nombre se compose de deux éléments : l’impair et le pair. La primauté de l’impair vient du fait que le pair, par décomposition, peut être réduit à l’impair, et non vice-versa, car l’impair est plus simple. Pour les pythagoriciens, le numéro Un n’est pas un nombre, sinon le principe – arjé – des nombres, leur générateur. Il n’est ni pair, ni impair. Les nombres naissent du Un comme chez Anaximandre les choses viennent de l’Apeiron. De ce fait, l’unité est supérieure à la multiplicité composée d’unités. Le repos conserve l’unité de la chose, en revanche, les mouvements peuvent être multiples. Le droit a seulement une forme, la courbe, plusieurs. Le carré et les nombres au carré ont seulement une forme, le rectangle et les nombres oblongs, plusieurs.

Il existe des indices qui permettent de supposer que les pythagoriciens adoraient une divinité unique, dénommée Apollon, la plus adéquate à leur cosmo-vision mathématique. On sait que la secte croyait en la réincarnation, et on considère que Pythagore fut le premier grec à émettre le postulat de l’immortalité de l’âme individuelle, une idée qui apparaît à la même époque dans d’autres cultures, en Perse avec Zoroastre et en Inde avec Bouddha, sans qu’on ait pu prouver l’existence d’une diffusion dans un sens ou dans l’autre. Les cultes ésotériques de l’époque, comme celui d’Eleusis, sont reliés au cycle traditionnel de la mort et de la renaissance, comme on le voit dans le mythe de Dyonisos mis en pièces et éparpillé, sur les restes duquel repoussera la vie. La rationalisation du mythe chez les pythagoriciens se traduit en ce que la vie naît de la mort et la mort naît de la vie, de la même manière que tous les opposés se génèrent entre eux. Selon la notion hellène la plus ancienne, l’âme individuelle est une portion de l’Ame du Monde présente dans chaque être vivant. Pour les pythagoriciens, l’âme individuelle est l’harmonie du corps. L’Ame du monde est au macrocosme ce que l’âme individuelle est au microcosme du corps. On progresse vers la différenciation des âmes individuelles, condition nécessaire pour articuler un discours éthique dans lequel la faute et la responsabilité ne sont plus seulement collectives. L’idée d’immortalité personnelle est l’appât qui mobilise les émotions vers la voie du salut que la secte propose. Atteindre l’excellence en tant qu’homme signifie libérer son âme de la nécessité de toujours se réincarner et de gagner la fusion avec la divinité. Ainsi donc, le pythagoricisme implique un double changement par rapport à la religion traditionnelle : on part des dieux multiples pour aller vers la divinité unique, et l’Ame du Monde se multiplie à travers les âmes individuelles immortelles.

Jénophane de Colophon (env. 570-477)

De ce poète ionien, émigré quand il était jeune en Sicile, sont surtout connus ses fragments de théologie philosophique dans lesquels il réfute les idées anthropomorphiques sur les dieux. Dieu est Un, immobile, et Il voit, pense et entend sans nécessité d’avoir des yeux, un esprit et des oreilles, et sans fatigue il agite tout par la seule force de sa pensée. Il semble qu’il ait défendu, en relation avec l’idée d’Anaximandre, le fait que les multiples mondes possibles sont égaux entre eux.

Un trait particulier à sa cosmologie est l’affirmation selon laquelle le soleil est nouveau chaque matin ; il naît à l’aube à l’Orient par l’agglomération de vapeurs ignées et avance vers l’horizon en ligne droite jusqu’à ce qu’on le perde de vue ; la distance fait que son mouvement apparent est circulaire. Ainsi, Jénophane divise l’unité du soleil en la multiplicité de ses apparitions diurnes.

Héraclite d’Ephèse (env. 540-480)

Héraclite représente un nouveau type de philosophe ; il s’intéresse principalement à l’éthique, et ses doctrines physiques sont subordonnées à son attitude morale. Avec lui apparaît le penseur solitaire qui méprise la majorité de ses congénères parce que ceux-ci préfèrent placer leur vie sous le signe du plaisir plutôt que sous celui de la sagesse ; le maître unique face aux ignorants multiples. Sa méthode légitime cette position : pour mettre à jour la vérité sur le monde Héraclite ne scrute pas les cieux, il fait une recherche sur lui-même. Sa thèse principale est que le monde n’est gouverné que par une seule loi, le Logos, qui agit avec mesure et proportion. L’unité de la loi naturelle contraste avec la multiplicité des lois humaines. La pensée de tout homme est supposée parvenir à connaître le Logos, mais ce n’est pas facile : la nature aime bien se cacher, la réalité unique se dérobe à travers ses multiples manifestations, et à travers les multiples noms qu’on leur donne. Chaque homme croit posséder son propre savoir, sans se rendre compte que la raison est commune : la vérité est unique, la même pour tous, les erreurs sont multiples, chacun la sienne.

Le bon et le mauvais, le juste et l’injuste, le beau et le laid, le jour et la nuit, sont seulement opposés dans l’apparence de la langue ; chaque couple de contraires dissimule ainsi son identité. Le réel, la diké, la manière d’être des choses, se manifeste toujours comme opposition, guerre, discorde ; le Logos dirige ainsi le devenir de la nature. Unité réelle et dualité manifeste.

Pour Héraclite, il n’existe pas d’état originaire du cosmos différent de l’actuel. Le Feu est l’Ame du Monde, le Logos incarné en Physis, la force qui tout entier le transforme. Il est éternel et illimité. L’âme humaine est faite de ce feu. Sous la pluralité des choses et des corps se trouve l’unité du Feu-Logos.

Alcméon de Crotone (env. 530-470)

Ce médecin, bien qu’on pense qu’il n’a pas été membre de la secte, a été très influencé par les pythagoriciens. Sa doctrine est ouvertement dualiste : "La plupart des choses humaines vont par deux." Sa renommée vient du fait qu’il a été le premier à distinguer perception et pensée, et aussi de sa théorie de la santé comme un équilibre entre de multiples couples d’opposés : chaleur / froid, humidité / sécheresse, douceur / amertume... Dans quelques fragments de ses textes on rencontre des arguments ayant rapport avec l’un et le multiple :

  1. La vérité est seulement à la portée des dieux ; les hommes doivent se conformer à la pluralité de leurs opinions et de leurs conjectures.

  2. Posséder la capacité de compréhension distingue l’espèce humaine de toutes les autres, qui disposent seulement de la perception.

  3. Les hommes meurent car ils ne sont pas capables de joindre le début et la fin. Selon Alcméon les astres sont divins car ils ont un mouvement circulaire perpétuel ; l’homme est mortel car son âme ne parvient pas à perpétuer son mouvement. On retrouve ici une fois de plus l’usage du cercle comme unité, qui n’a ni principe ni fin.

Parménide d’Elée (env. 520-445)

Parménide s’est formé dans la tradition pythagoricienne, bien que son fameux Poème constitue une attaque directe des fondements de cette philosophie. Il réfute le dualisme, et élabore un système moniste ; des deux principes pythagoriciens – les corps et le vide – il niera l’existence du second et donnera une nouvelle forme au premier. Semblable à Héraclite, Parménide est un sage illuminé par la divinité qui avertit les hommes qui vivent dans l’erreur. Il envisage pour la première fois avec beaucoup de rigueur le problème de la réalité et de l’apparence. La réalité est unique, et il faut posséder pour la découvrir une méthode de reconnaissance ; les apparences sont multiples et sont constamment présentes à nos yeux. La réalité est seulement accessible à la pensée rationnelle, alors que nous appréhendons le monde des apparences par nos sens. Dans son Poème, il décrit d’abord la Voie de la Vérité, la seule possible pour accéder à la connaissance, puis la Voie de l’Erreur, une justification de l’apparence du cosmos.

Face à la tradition et à la perception, la méthode de Parménide est la déduction logique, et en particulier ce qu’on appelle la démonstration indirecte ou réduction par l’absurde. On se pose encore la question de savoir si il a emprunté ce procédé aux mathématiques pythagoriciennes ou vice-versa. Sa doctrine débute par une affirmation dogmatique : ce qui est est et ce qui n’est pas n’est pas ; autrement dit, il affirme le réel et nie le vide, le rien. Pour autant, tout ce qui existe n’est pas forcément ; il faut distinguer entre ce qui est – l’Etre – et ce qui paraît être, mais n’est pas Etre : les apparences sont trompeuses. A partir de cette thèse, de cette réduction par l’absurde, il démontrera les propriétés de ce qui est : c’est ce qui est n’a pas eu de genèse, n’aura pas de fin dans le temps, est unique, indivisible, homogène, continu, immuable et immobile, semblable à une sphère. Quelques-unes de ces propriétés appartiennent à l’étage supérieur de la table des valeurs pythagoricienne ; d’autres, comme l’homogénéité et la continuité, semblent dirigées directement contre Anaximène et sa conception du changement physique comme la condensation ou la raréfaction. Mais le plus important est de savoir à quoi se réfère Parménide avec son expression "ce qui est", ou encore, l’Un.

On trouve la réponse dans son insistance à affirmer que être et penser sont équivalents. L’Un est la réalité-pensée sous-jacente au monde des apparences. En tant que pensée, cette réalité est seulement accessible par la raison et, comme entité corporelle, cette pensée est le fondement de la nature. Et bien que cela ne soit pas attesté par les fragments conservés, tout nous porte à croire que cette pensée qui gouverne la nature est une version rationnelle de l’Ame du Monde.

De la Voie de l’Erreur ne subsistent que quelques maigres fragments. Pour Parménide le monde des apparences est aussi régi par la nécessité, et a son propre sens. Pour expliquer sa vraisemblance, il imagine une cosmologie dualiste : la nature se constitue autour de deux principes, la Lumière-Feu et l’Obscurité-Nuit. Partant de cela, il reprend des éléments des cosmologies ioniennes et pythagoriciennes.

En résumé, on trouve dans la philosophie de Parménide l’Unité de l’Etre face à la multiplicité des apparences, l’unité de la raison face à la multiplicité des perceptions, l’unité de la vérité face à la diversité des opinions, l’unité de l’Eternité face à la pluralité du devenir.

Zénon d’Elée (env. 490-430)

Zénon, disciple de Parménide, en accord avec la méthode de démonstration indirecte de son maître, a préféré défendre la doctrine de celui-ci et attaquer celle de ses rivaux, en particulier le pythagorisme. Plutôt que d’argumenter sur le fait que l’Etre est Un et immobile, il préfère exposer les contradictions qui surgiraient à affirmer que l’Etre est pluriel et mobile ; en prouvant le deuxième point il prouve le premier. La pluralité et le mouvement appartiennent au monde des apparences, à l’expérience sensible et non à la pensée logique, à la raison. Ses arguments sont appelés apories, car ils aboutissent à des contradictions en relation avec l’illimité.

L’aporie du grain – une multitude de grains font du bruit en tombant, un grain tout seul ne fait pas de bruit. Le grain est-il sonore ou non ? – utilise l’opposition entre unité et pluralité pour mettre en doute la connaissance sensible, à laquelle nous ne pouvons pas nous fier, parce qu’elle est contradictoire.

L’aporie de l’espace – l’espace n’existe pas car s’il existait il devrait être situé dans un espace, et celui-là encore dans un autre espace, et ainsi de suite – réfute le principe pythagoricien du vide, en démontrant que si un espace existait cela supposerait qu’il y ait des espaces illimités, ce qui est absurde.

Les apories contre la pluralité attaquent la doctrine pythagoricienne selon laquelle toutes les choses qui existent seraient constituées d’unités identiques et indivisibles (horos). Zénon démontre habilement que, à considérer les horos à la fois comme des unités physiques indivisibles – ayant une dimension – , arithmétiques – en tant que quantités numériques – , et géométriques – en tant que points – on parvient à des contradictions insolubles. Il est très probable que la logique de Zénon ait obligé les pythagoriciens à substituer à leur horisme mathématique un horisme physique, duquel naîtra l’atomisme.

Les apories contre le mouvement tentent de démontrer que celui-ci n’est pas pensable logiquement, et c’est pourquoi ce n’est pas une réalité, mais une apparence : on aboutit en effet à des contradictions, aussi bien si on pense que l’espace est une chose continue – les deux premières – que discontinue – les deux dernières. L’aporie de l’état affirme qu’il est impossible de parcourir une quelconque distance donnée, car tout d’abord il faudrait en parcourir la moitié, puis la moitié de cette moitié, puis la moitié de la moitié restante et ainsi de suite. Comme on le voit, Zénon utilise la dichotomie pour convertir une unité – une quelconque distance – en une multiplicité illimitée de parties. En effet, ceux qui considéraient l’espace comme continu le pensait divisible à l’infini. Zénon remarque que de ce processus sans fin dérivent immédiatement des contradictions. Zénon refuse d’admettre qu’une distance limitée puisse être conçue comme la somme d’une quantité illimitée de parties. L’aporie d’Achille et de la tortue réitère le même argument que l’aporie du stade, mais en faisant référence à deux corps en mouvement, autrement dit au mouvement relatif.

Les apories de la flèche et du défilé sont dirigées contre ceux qui considéraient que l’espace était formé d’une multiplicité d’unités invisibles juxtaposées, c’est à dire discontinu. Zénon affirme que la flèche, pendant son vol – en mouvement apparent – est en fait au repos. Pour le démontrer il décompose la distance parcourue en la multiplicité de ses positions intermédiaires de la position initiale à la position finale. Cet ensemble de positions est limité, si l’on pose que le nombre d’unités qui composent n’importe quelle distance est limité. Zénon montre donc que dans chaque position la flèche se trouve au repos. Traduit en termes modernes, plus de vingt siècles avant Daguerre et les frères Lumière, Zénon décompose, dans la chambre noire de son esprit, l’illusion du mouvement continu en la multiplicité de ses photogrammes.

L’aporie du défilé est dirigée contre ceux qui soutenaient non pas que le mouvement consistait à parcourir successivement une série de positions, aussi nombreuses que les unités indivisibles que comporte le parcours, mais qu’il consistait à passer de chaque position ou unité indivisible à la suivante. L’aporie de la flèche "déconstruit" un mouvement absolu, et celui du défilé "déconstruit" un mouvement relatif, celui de deux corps mobiles entre eux par rapport à un troisième corps fixe. Nous éviterons d’en développer l’explication car elle nous prendrait ici beaucoup de temps.

Mélise de Samos (env. 485-420)

Il fut le commandant de la flotte de Samos qui mit en déroute celle des athéniens commandée par Périclès ; bien qu’il fût ionien, il adopta la philosophie de Parménide, en y introduisant un changement important. Pour Mélise, ce qui est, L’Etre Un, est un Tout Illimité, car s’il ne l’était pas il ne serait pas Un, mais existeraient alors trois choses : L’Etre Un, le limité et le limitant. Et du fait que l’Etre est Illimité, il conclut à son éternité, car l’Etre ne peut avoir ni début ni fin. Il affirme que l’Un n’a pas d’enveloppe corporelle, car s’il avait un volume, il comporterait des parties et ne serait pas Un. Il soutient que toute philosophie qui se prétend pluraliste devrait ajouter à ses principes fondamentaux les mêmes caractéristiques qui définissent l’Un, ce qui c’est passé de fait avec Anaxagore et Leucipe.

Les philosophes pluralistes

Vers le milieu du Vème siècle avant notre ère, quelques philosophes non conformes au monisme de Parménide élaborent des théories physiques pluralistes. Bien qu’ils réfutent l’idée que l’Etre soit Un, la puissante logique éléate les conduit à attribuer à leurs principes fondamentaux respectifs la majorité des autres caractéristiques de l’Etre de Parménide : éternité, indivisibilité, immuabilité, homogénéité. En effet, après Parménide on ne peut plus dire que les choses se forment par génération puis décomposition ; c’est pourquoi les principes élémentaires ne peuvent avoir eu une origine et une fin. Pour les philosophes pluralistes les changements qui interviennent chez les êtres vivants s’expliquent par des changements dans les proportions dans lesquelles se trouvent mélangés les principes constitutifs. Le concept de proportion avait été abondamment développé par les mathématiciens pythagoriciens. Les philosophies pluralistes partagent précisément cette façon de synthétiser des aspects de la tradition pythagoricienne, éléate et de la physique ionienne.

Empédocle d’Acragas (env. 485-425)

Ce médecin et politicien sicilien, éduqué probablement dans la tradition pythagoricienne, semble avoir écrit – mis à part un ouvrage de médecine – deux livres de philosophie : Purifications, aux profondes résonances orphiques, et Sur la nature. Tous deux présentent le même modèle : le passage de l’Un au multiple par l’œuvre de la Discorde, et le retour du multiple vers l’Un sous l’action de l’Amour. Dans le premier livre ce modèle s’applique aux avatars de l’âme, et dans le second à la Nature dans sa totalité.

Les âmes des êtres vivants ont été séparées de l’âme primordiale par l’œuvre de la Discorde ; leur vie terrestre doit être un chemin ascétique de perfectionnement, pour parvenir à réintégrer l’unité de l’Ame primitive et immortelle.

Dans la physique d’Empédocle le stade primitif du cosmos était une Sphère composée d’un mélange parfaitement homogène des quatre principaux éléments, qu’il appelle racines : l’Air, le Feu, la Terre et l’Eau. De plus, il existe deux principes vitaux qui ne font pas partie du mouvement continu : l’Amour et la Discorde. L’intervention de la Discorde dans la Sphère unifiée par l’Amour a produit la séparation des racines pour conduire à leur totale désunion : la Sphère formée de quatre sub-sphères concentriques que sont la Terre, l’Eau, l’Air et le Feu. Alors, sous l’action de l’Amour débute le retour vers l’unité primordiale.

La doctrine des quatre racines est probablement d’ascendance pythagoricienne et on en trouve déjà des traces chez Jénophane et Héraclite. Chaque être humain est constitué d’un mélange des quatre éléments dans une proportion déterminée, et émet en continu des effluves, qui le font percevoir par les autres êtres vivants, qui les reçoivent grâce à leurs organes sensoriels. On retrouve ici l’unité de l’Etre envisagée comme réserve inépuisable d’une multiplicité d’effluves.

Un aspect curieux est la théorie biologique d’Empédocle concernant l’origine des êtres vivants. Dans une première étape naissent de multiples membres et organes isolés ; dans la seconde étape, ils se mélangent au hasard, générant des monstres. Dans la troisième prédominent les combinaisons fructueuses, dont l’harmonie leur permet de se reproduire, de manière asexuée ; dans la quatrième apparaissent des êtres vivants sexués. Dans cette doctrine on voit comment on progresse, en passant par des combinaisons aléatoires, de la multiplicité vers une unité synonyme d’harmonie.

Anaxagore de Clazomène (env. 500-428)

Sa cosmologie a une relation évidente avec celle d’Anaximandre. Il conçoit l’état primitif du cosmos comme un Tout, un mélange hétérogène sans qualités, indéfini, composé de feu ou d’éther, d’air, de terre, d’eau et de semences. Ce sont ces principes fondamentaux qui constituent les êtres vivants, les différences entre eux étant dues à des variations dans leurs proportions et leur combinaison. Anaxagore fait une nette différence entre le micro cosmos – les éléments et les semences – et le macro cosmos – les êtres vivants. La nouveauté de son micro cosmos sont les semences : elles sont illimitées en quantité, en taille et en variété. Elles sont infinitésimales, et donc imperceptibles à nos sens. Une force de rotation, induite par le Nous sur une zone de mélange initial, la gagne entièrement, séparant le chaud du froid, le sec de l’humide, le dense du disséminé, le lumineux de l’obscur. Les premiers à se séparer sont le feu-éther et l’air, qui du fait de leur capacité d’extension illimitée deviennent les composants les plus abondants du cosmos.

Dans sa conception du micro cosmos Anaxagore intègre certains points de la philosophie de Parménide : le vide n’existe pas, et donc il n’y a pas de génération ni de destruction, mais composition et séparation. Le cosmos est plein et continu, les corps physiques sont divisibles à l’infini. En revanche, il réfute le fait que l’Etre est Un et admet une pluralité de principes éternels. Il défend la pluralité face aux apories de Zénon, valides selon lui pour contrer ceux qui pensaient l’univers comme discontinu et composé d’une pluralité d’unités indivisibles, mais non valides pour contrer l’idée d’un cosmos continu divisible à l’infini.

Dans le cosmos, en plus des semences existe le Nous, le seul qui ne se mélange jamais au reste, la substance la plus subtile et pure, parfaitement homogène, qui s’étend partout, dont l’autonomie lui permet de gouverner toutes les choses, omniscient et omnipotent, à l’origine du mouvement du cosmos et présent de diverses manières dans chaque espèce d’être vivant. Ainsi donc le Nous est l’Ame du monde et l’âme des êtres particuliers, le Logos qui la gouverne toute entière, l’Esprit qui embrasse et entoure le cosmos. Partant de cela le commentariste Simplice dira en exagérant que chez Anaxagore il y a en réalité seulement deux principes : le Nous et le mélange illimité des semences.

Chez chaque être vivant – pierre, plante, animal – il y a une portion de chaque type de semence, en proportion variable ; sa nature propre lui vient de la semence qui existe en plus grande proportion. Cela nous montre que le recours d’Anaxagore à la pluralité illimitée constitue sa réponse à la question de savoir comment certaines choses se transforment en d’autres. En y répondant par la variation des proportions relatives de semences, il propose une théorie peu pratique, mais ingénieuse qui épargne beaucoup d’efforts spéculatifs pour expliquer l’exubérance de la nature.

Leucipe d’Elée ou Milète (env. 480-425) et Démocrite d’Abdère (env. 470-380 )

Leucipe a élaboré les grandes lignes de l’atomisme, comme réinterprétation de l’horisme pythagoricien après les attaques de Parménide et de Zénon. Démocrite a perfectionné cette théorie en la diffusant à travers de nombreux livres. Les rares fragments que nous avons conservés nous permettent de distinguer clairement les apports de chacun des deux. Pour les atomistes il y a deux principes : le vide, illimité en extension, et le plein, illimité en quantité, c’est-à-dire les atomes. Ceux-ci sont compacts, homogènes, indivisibles, impénétrables et imperturbables ; ils ont un nombre de formes illimité, bien que tous soient de même nature. Ils ont un nombre illimité de tailles, bien que tous soient imperceptibles par leur petitesse ; leur poids dépend de leur taille.

Le vide et les atomes sont éternels et ceux ci sont habités d’un mouvement incessant depuis toujours. Au fur et à mesure du temps ils créent et anéantissent dans le vide des mondes innombrables. Lorsqu’une grande quantité d’atomes confluent vers une même région du vide, un monde se forme. Cette agglomération provoque un tourbillon, qu’ils appellent nécessité, qui maintient les atomes pesants au centre et projette les atomes légers vers la périphérie, ceux-ci formant une membrane, le firmament, qui dans sa rotation capture des corps venant du vide extérieur. Les corps se forment par agrégation d’atomes, qui en se heurtant les uns les autres s’unissent ou se repoussent, mais ne fusionnent pas. Les caractéristiques fondamentales des corps sont la forme de leurs atomes, leur ordre interne et leur configuration. Les qualités sensibles ne sont pas réelles, c’est-à-dire qu’elles n’appartiennent pas aux atomes de manière individuelle ; elles sont conventionnelles, et caractérisent seulement les corps macroscopiques.

Le mouvement des atomes obéit à des causes mécaniques, à l’exception des atomes sphériques de l’âme et du feu, qui ont une capacité automotrice. Grâce à elle les corps peuvent connaître et se gouverner. La perception se produit quand les sens perçoivent les effluves émises constamment par les corps.

En somme, la relation entre unité et pluralité se présente chez les atomistes sous divers aspects:

  1. L’Un est le vide et les mondes qui se forment en lui sont innombrables.

  2. Ils convertissent l’Etre Un de Parménides en une multiplicité d’atomes qui ont beaucoup de ses caractéristiques.

  3. Les atomes possèdent l’unité de la nature et la pluralité des formes, tailles et mouvements.

  4. L’unité provisoire du corps et la multiplicité des effluves émises, simulacres du corps lui-même.

Diogène d’Apolonie ( env. 475-415 )

D’après les fragments conservés on pense qu’il a été médecin et on a coutume d’attribuer à sa profession technique l’empirisme dont il fait preuve dans sa philosophie, ce qui s’accorde à la tradition de l’école hippocratique. Réfutant autant les conséquences de l’Eléatisme que celles des physiques pluralistes, Diogène revient au principe cosmologique unique : l’Air, ou, selon d’autres sources, la substance intermédiaire entre l’Air et le Feu, l’Ether qui serait à l’origine de tous les deux. Cet Air ou Ether est éternel et illimité et en son sein naissent d’innombrables mondes. Il justifiait ce retour au monisme en argumentant que l’interaction qu'on perçoit entre les êtres vivants est seulement possible parce qu’ils ont la même nature sous-jacente ; s’il n'en était pas ainsi, il existerait seulement des interrelations entre individus de la même espèce.

Le cosmos est ordonné de la meilleure façon possible, ce qui démontre que l’Air ou Ether est intelligent. Etant une substance très subtile, il se trouve présent dans toute chose, de manière différente dans chacune, ce qui lui permet de les gouverner. L’âme des êtres vivants est formée d’air chaud. Sa capacité de connaissance est due à différents types d’interaction entre l’âme ou air interne et l’air externe par l’intermédiaire des organes corporels, suivant la doctrine selon laquelle le semblable reconnaît le semblable.

Concernant la relation entre unité et multiplicité, Diogène revient au point de départ de la physique ionienne ; de même que Thalès de Milète il explique l’immense diversité des choses sensibles par un principe unique qui leur confère une unité de nature.

EXERCICES ET ACTIVITES DIDACTIQUES

Pour évaluer la capacité perceptive numérique instantanée : dessiner sur 5 feuilles différentes des groupes de 4,5,6,8 et 11 d’objets également répartis. Les observer pendant une seconde et faire un tableau statistique des dessins réussis et des erreurs pour chaque feuille.

Faire passer des nombres de base 2 en base 10 pour voir la différence dans la quantité de chiffres nécessaires.

Etant donnée une tribu de six clans ( leur donner un nom ), créer un système combinatoire de mariages des membres de chaque clan.

Imaginer un système de six dieux pour l’univers ( un dieu pour telle chose, un dieu pour telle autre..) et faire une statistique des entités, forces ou dénominations de ces dieux.

Tous les événements de l’univers sont-ils régis par des lois naturelles ? Commenter les réponses.

Quelles observations ou idées ont pu faire penser à certains philosophes grecs que l’univers était un être vivant ?

Quelles observations ou idées ont fait penser à certains Grecs que tous les événements de l’univers étaient causés par des individus concrets ?

Mesurer des objets de taille inconnue à partir de la taille de leurs ombres.

Constater que dans un cercle les cordes de même taille passent à la même distance du centre.

Présenter sur une feuille une carte avec cinq villes et leur quantités respectives d’habitants. Déterminer un lieu idéal pour créer une nouvelle capitale comme point central du territoire. Raisonner sur le procédé employé

Quelles raisons ont pu faire penser à Anaximandre que les étoiles étaient plus proches de la Terre que la Lune et le Soleil ?

Quelles raisons ont pu faire penser à Anaximène que tous les êtres vivants étaient composés d’Air ?

Dessiner quelques nombres polygonaux – triangulaires, quadrangulaires, pentagonaux... – et expliquer les séries numériques qu’ils forment.

Constater que des nombres déterminés sont amis, abondants ou déficients.

Dans la table pythagoricienne, mettre en relation les couples suivants :

Un/Multiple avec Droit/Courbe

Un/Multiple avec Masculin/Féminin

Un/Multiple avec Repos/Mouvement

Droit/Gauche avec Bon/Mauvais

Lumière/Obscurité avec Bon/Mauvais

Quelles conséquences pratiques et morales peut-on tirer de la croyance dans le fait que tous les êtres vivants ont une âme immortelle ?

Si les ânes pensent ou vont se mettre à penser, comment crois-tu qu’ils imagineront leurs dieux : comme des hommes ou comme des ânes ? Raisonner la réponse.

Commenter ce fragment d’Héraclite : "Le chemin du haut et le chemin du bas sont un seul et le même".

Rechercher des couples de concepts opposés et vérifier s’il existe dans le langage des mots pour exprimer un concept médian.

Considérez- vous comme correcte l’affirmation d’Alcméon selon laquelle il peut y avoir plusieurs opinions sur le même sujet, mais que la vérité est unique ?

Si l’univers de Parménide avait un "mouvement", tournant autour de son propre axe, mais toujours à la même place, croyez-vous que ses habitants pourraient détecter ce "mouvement" ?

Enumérer une série de " fausses apparences " déduites de vos propres expériences.

Que se passerait-il dans l’univers limité de Parménide si quelqu’un se rapprochait de sa frontière et sortait la main au dehors ?

Voyez-vous une quelconque relation entre l’aporie de la flèche et un film de cinéma ?

Imaginez des arguments pour réfuter l’aporie d’Achille et de la tortue.

Quelles avantages et désavantages trouvez-vous au système des quatre racines d’Empédocle en comparaison avec le système des semences illimités d’Anaxagore ?

Dessinez des monstres possibles typiques de la deuxième phase de développement des êtres humains selon Empédocle.

Imaginez des formes géométriques pour les atomes du feu, de l’eau, de la terre et de l’air. Les comparer aux formes conçues par Platon dans la Timée.

Pourquoi les corps qui émettent, selon les atomistes, des effluves de manière continue ne s’épuisent-ils pas?

Quelles circonstances ont pu mener à penser Diogène d’Apolonie que l’air était formé d’air chaud? Pourquoi met-il en relation la connaissance avec l’air ?

FONDATION CANARIENNE OROTAVA D’HISTOIRE DES SCIENCES

TRADUCTION: MariLuz Sutil


Up.gif (875 bytes)début Up.gif (875 bytes)

| boyé | burek | cartwright | coderch | hernández | lefort | mederos | prieto | toledo |