PENSER
À LUN BEAUCOUP
Penser
à l'un beaucoup
Un
des objectifs possibles de lenseignement de lhistoire
de la philosophie est darriver à ce que les élèves comprennent
la naissance de la philosophie comme la construction collective
dun type de discours, avec ses notions propres, ses relations
et ses usages rhétoriques. Comme, à lorigine, le langage
philosophique nétait pas séparé du mythico-religieux, on
peut situer la genèse des termes philosophiques dans des expériences
rituelles, des coutumes, des récits mythico-poétiques, ou encore
dans des ordonnances politiques, des usages médicaux ou juridiques.
Il est intéressant que les élèves constatent la relative unité
et le caractère général du savoir philosophique de cette époque
comparé à la pluralité et à la spécialisation des sciences actuelles;
je pense quon peut donc saccorder sur le fait que
linterdisciplinarité est un des objectifs et un des avantages
de lhistoire des sciences.
La
connaissance de lhistoire, en plus dexpliquer le passé,
sert à comprendre le présent, en nous faisant prendre conscience
de lhistoricité de notre propre époque. Et vice-versa :
dans lenseignement de lhistoire des sciences il est
difficile doublier que les élèves ont déjà quelques connaissances
scientifiques, et donc déjà intégré une réalité idéologique implicite
les concernant. Ils en tirent des valeurs et des pratiques, des
croyances et des espoirs: en somme, la science est aujourdhui
une des sources du sens de la vie. Par conséquent il ne me semble
pas très adéquat de réduire cette discipline à un système formel
dénoncés concernant des objets ou des événements, ou de
la présenter comme un système axiologiquement neutre, dans un
monde idéal et aseptisé. Il nous faut montrer que, autant dans
lAntiquité que de nos jours, la construction du savoir a
toujours été le fruit de travail et de hasard, daccumulation
et de crises, de transmission et de polémiques, et quelle
a toujours eu lieu dans des sociétés bien réelles qui intègrent
des paramètres politiques, économiques et légaux déterminés, ainsi
que différentes idéologies.
1
. Langage
et science
Il
y a longtemps, jai trouvé par hasard un texte de Heisenberg
(1955) où il évoquait la possibilité que le fond ultime de la
matière accessible à la connaissance humaine fusse un vaste ensemble
de particules élémentaires et non un petit nombre, comme la plupart
des scientifiques semblaient lespérer. Cela ma fait
réfléchir sur la présence dans le discours scientifique de concepts
avérés et de relations qui ont eu une importance décisive dans
lhistoire de la pensée : le début et la fin, lunité
et la multiplicité, la cause et la conséquence, le corps et l'âme,
la forme et la limite, lespace et le vide, le hasard et
la nécessité, lêtre et le devenir, la vérité et le faux.
On les utilise fréquemment comme des poutres maîtresses dans la
construction de la pensée et, de ce fait, ils ont généré des automatismes,
comme celui de croire que non seulement ce qui est fondamental
est plus simple que les choses qui en dérivent, mais que ce fondamental
relève de la simplicité absolue. Cette préférence pour la simplicité
nest pas spécifique à la science; on la rencontre aussi
dans la mythologie, et en philosophie. Les premières cosmologies
des philosophes grecs sont unitaires, et il faut attendre un siècle
avant quapparaissent les théories physiques pluralistes.
La
physique du XXème siècle présente, heureusement, un aspect assez
problématique. Les théories de la relativité et la mécanique quantique,
ainsi que limpossibilité de les concilier, ont produit des
changements notables dans la perception de lunivers, qui
ont eu des répercussions sur dautres domaines de la culture.
Aussi ny a-t-il rien détonnant à ce que dans La
Nature et les Grecs, Schrödinger explique quil ait dû
étudier les philosophes présocratiques pour mieux comprendre la
science actuelle, à ce que Popper qualifie Einstein de "Parménide
à quatre dimensions", à ce que les scientifiques redécouvrent
de vieux thèmes philosophiques, comme Böhm avec sa distinction
entre ordre expliqué et ordre impliqué, ou comme Wheeler lorsquil
affirme que en mécanique quantique "aucun phénomène nest
réel jusquà ce quil soit un phénomène observé".
Les avancées de la physique microscopique semblent avoir dilué
le concept même de réalité : "Mais les atomes et les particules
ne sont pas si réels ; ils constituent un monde de potentialités,
plus que de faits et de causes" (Heisenberg). Sur le
terrain macroscopique, la relativité se charge de lidée
de simultanéité absolue et le concept même de temps sévapore
: "Passé, présent et futur sont une illusion"
(Einstein), "Le monde est simplement, il nadvient
pas" (H. Weyl). Quelques scientifiques soutiennent lidée
dune épistémologie réaliste et affirment que les théories
physiques et leurs formalismes mathématiques ne décrivent pas
le monde tel quil est ; dautres, plus prévoyants,
adoptent une position instrumentaliste : "Il est erroné
de penser que la tâche de la physique consiste à découvrir comment
est faite la nature : la physique sintéresse à ce que nous
pouvons dire à propos de la nature" (Bohr).
Il
est normal que, devant un tel panorama problématique, beaucoup
de scientifiques mettent leurs espoirs dans une future Théorie
du Tout, que ce soit celle dun champ unifié, ou celle des
super cordes. La majorité des scientifiques pensent que la théorie
du big bang est très probablement vraie, et quelle va se
perfectionner. Quelques critiques ont un avis contraire, pour
des raisons physiques ou épistémologiques comme Hoyle ou
Feyerabend et pensent quune telle théorie est un
récit mytho-scientifique fabriqué à partir de lois qui régissent
la matière dans la zone de lunivers où nous sommes, agrémenté
de quelques observations, de beaucoup dextrapolations et
de quelques prédictions. Mais la physique spéculative de bon ton
ne sarrête pas au scepticisme. Par conséquent, les étudiants
des Facultés de Sciences y croient comme au théorème de Pythagore,
malgré leurs erreurs de prévisions sur des questions denvergure
comme la densité de la matière dans lunivers, la concentration
de chaque élément atomique, ou la température de la radiation
de fond, malgré le fait quelle nexplique pas lexistence
de radiations isotropes X et Gamma, malgré le fait que la distribution
des galaxies contredise le postulat disotropie de lunivers,
ou malgré les doutes sur le domaine de validité de la loi de Hubble
issue de lobservation de certaines galaxies. Je crois quil
existe un parallèle intéressant entre le big bang et la cosmologie
Milésienne, dont lintégrité intellectuelle ne démérite pas
devant dautres cosmogonies mythiques ou scientifiques, comme
luf cosmique des Orphiques ou les tourbillons cartésiens.
En effet, de la même manière quavec Thalès débute la cosmologie
mytho-philosophique, avec le Big-bang prend naissance la cosmologie
mytho-scientifique.
La
mécanique quantique a été un terrain fertile aux interprétations
plurielles et opposées : celle de Copenhague, celle de Einstein
et Schrödinger, les variables cachées de Böhm... Certaines questions
de base restent encore en suspend. Doit-on interpréter la quantification
comme une discontinuité physique ou une discontinuité mathématique
? Sagit-il dune question expérimentale ou statistique
? Que signifie la dualité onde-particule ? Les propriétés de la
matière sont-elles de simples potentialités statistiques? Quel
sens prend la causalité dans la sphère quantique ? Le principe
dincertitude y fonctionne-t-il ou sagit-il dune
action à distance ? Le vide est-il un concentré dénergie
ou un pur espace géométrique ? Le principe dindétermination
implique-t-il ou non linfluence de la subjectivité de lobservateur
sur lobjectivité physique ? Ces sujets ont rendu populaires
divers paradoxes et expériences mentales, comme la simultanéité
des trains, les jumeaux de Langevin et lélasticité du temps,
le chat de Schrödinger, lélectron et les deux rainures.
Certains grands concepts se sont ainsi vus affectés : lespace,
le temps, la réalité, la matière, la continuité et le vide, la
cause et le déterminisme, le sujet et lobjet...
Le
développement de la science est un facteur qui contribue à la
prolifération de modèles alternatifs, alors que laccroissement
de la communication entre scientifiques favorise plutôt la réduction
et le regroupement de ces alternatives. On a lhabitude de
dire que la majorité des physiciens sintéressent seulement
à leur travail et sont insensibles à ces débats. Cependant, pour
ceux qui apprécient la spéculation théorique, cette situation
dambiguïté permet de projeter des hypothèses, des modèles
extravagants et riches en suggestions, comme les mondes multiples
dEverett ou la ré-interprétation de Wigner de la différence
macroscopique / microscopique comme une différence matière / esprit,
alors que dautres physiciens réclament lurgence dun
changement linguistico-conceptuel. Cest le cas de Böhm,
et de sa proposition de substituer latomisme linguistique
que lon trouve dans les langues occidentales par un nouveau
langage qui décrirait la réalité en terme de totale fluidité,
le réomodo. En termes plus modestes Bell écrit: "Il
serait peut-être souhaitable quune synthèse véritable des
théories quantiques et relativistes ne demande pas simplement
des découvertes techniques, mais une rénovation conceptuelle radicale."
Le
développement de la physique théorique a favorisé le développement
de nouveaux outils mathématiques, comme lalgèbre matriciel
ou le calcul tensoriel, mais aussi de théories où physique et
mathématiques simbriquent presque complètement, comme les
super cordes ou les symétries de références. Dans le même temps
on accuse les physiciens davoir fréquemment recours à des
artifices mathématiques ad hoc sans significations théoriques
pour résoudre certaines anomalies ; on a remis en cause, par exemple,
la pertinence logique des techniques de re-normalisation dans
la théorie quantique des champs, afin déviter que certaines
variables prennent des valeurs infinies.
Ce
panorama fait dambiguïté, de crise permanente nest
pas lapanage de la physique actuelle ; chaque science a
ses propres nuances. Pour les mathématiques on constate une situation
un peu moins difficile. On peut prendre comme exemple les paradoxes
auto-référentiels de la théorie des ensembles ou le théorème de
lincomplétude de Gödel. Les mathématiciens intuitionnistes
récusent le principe du tertio excluso et le concept dinfini,
se déclarant partisans dépurer lactivité et le langage
mathématiques. Les théorèmes obtenus par ordinateur ont remis
en question le statut de la démonstration.
Quelques
historiens des mathématiques ont tenté de relier celles-ci à la
structure du langage. De la même manière quon a établi une
relation entre la philosophie occidentale de lêtre et la
structure prédicative du grec, ou encore entre la philosophie
des concepts universels et limportance de la fonction nominale
dans les langues indo-européennes, on a pu faire une relation
entre lalgèbre chinois et son écriture idéographique, entre
le caractère particulariste de ses mathématiques et limportance
de la fonction verbale dans la langue chinoise, ou bien enfin
entre le caractère algébrique des mathématiques hindoues et lécriture
linguistique du sanscrit.
La
nécessité dadapter le langage aux nouveaux résultats de
la science nimplique pas selon moi la création, illusoire,
dun langage parfait, ni dans les termes algébriques (Lulio,
Leibnitz), ni dans la morphologie rationnelle (espéranto, volapuk)
; la langue est une construction sociale et, en tant que telle,
historiquement ambiguë : elle implique la subjectivité de lexpérience
dindividus multiples et sa transmission dans le temps. Ainsi
donc le processus dadaptation du langage et de la science
doit être une tâche permanente dont les effets sont seulement
perçus à long terme.
2.
Nos
ancêtres et les nombres
Diverses
études éthologiques ont démontré que des espèces animales beaucoup
plus anciennes que lhomme ont la capacité de faire la distinction
entre des quantités réduites. On peut supposer que cest
une qualité très utile, par exemple, pour le contrôle des portées
chez les espèces qui ont un nombre limité de descendants à chaque
époque de reproduction. Les études sur nos parents plus rapprochés,
les primates, confirment leur capacité à reconnaître de petites
quantités et des formes géométriques simples lorsquon les
soumet à des stimuli adéquats. On peut donc partir de lhypothèse
que les hominidés qui vivaient il y a deux millions dannées,
selon toute vraisemblance, en groupes stables de chasseurs-cueilleurs
de 30 à 50 membres, avaient la capacité de se reconnaître entre
eux comme membres de la même communauté sans nécessairement postuler
quils avaient une idée de la quantité dindividus quelle
formait. En effet, encore aujourdhui, notre capacité à percevoir
avec exactitude des quantités dobjets semblables est très
limitée. Dun simple coup dil il est difficile
de distinguer si il y a six ou sept ânes dans le pré, ou bien
quatre ou cinq mouches qui volent au dessus de nos têtes. Cette
capacité perceptive réduite à dénombrer a laissé son empreinte,
dans des époques encore récentes, dans des langues où le vocable
utilisé pour les quantités se limite à un, deux, trois
et beaucoup. Je pense quon peut raisonnablement avoir
la conviction que les progrès pour distinguer les quantités ne
se sont pas produits avant le développement du langage. Les paléontologues
actuels qui étudient lévolution de lappareil phonatoire
des hominidés situent le début de ce développement il y a au maximum
400.000 ans et au minimum 100.000 ans.
Toute
origine est mythique ; rechercher les origines est comme un rêve
nébuleux quil faut tenter de confirmer avec des approximations.
Il est à peu près certain que nous ne connaîtrons jamais lorigine
du langage articulé ni de celui des nombres, mais jai peine
à croire que les humains qui procédaient à des enterrements rituels
il y a 70.000 ans navaient pas encore développé certaines
notions de quantité un peu plus complexe que celles de nos primates
actuels, bien quil ny ait pas de preuve de cela. Les
fossiles les plus anciens qui montrent de possibles usages de
nombres sont les ossements de Lebembo et de Tchécoslovaquie, vieux
de 30.000 ans, qui comportent des entailles en groupements distincts,
et qui semblent avoir été utilisés pour annoter des quantités.
Quelques historiens nient dans ce système graphique de représentation
des quantités le fait quil soit numérique, les mots exprimant
la quantité nexistant pas, mais cela me semble un exemple
de logocentrisme. Etant donné que des recherches récentes indiquent
que lactivité délevage aurait pu démarrer en Afrique
il y a 35.000 ans, on a postulé que le premier essor des nombres
sest trouvé lié à la nécessité de compter les troupeaux,
et que le développement de lagriculture il y a 15.000 ans
na fait que le renforcer.
Lhypothèse
est plausible, même si elle semble une extrapolation de ce que
nous savons de lapparition de lécriture en Mésopotamie.
Les tablettes les plus anciennes gravées dune écriture de
type cunéiforme proviennent de la civilisation sumérienne et sont
datées du XXXIII ème siècle avant notre ère ; elles contiennent
seulement des signes numériques et des signes qui représentent
des moutons, des chèvres, des sacs de céréales... On pense que
lécriture est apparue au milieu du quatrième millénaire
tant au pays de Sumer quen Egypte, afin que lEtat
puisse enregistrer les quantités de biens agricoles et de bétails,
dans un but administratif. Ainsi, linvention de lécriture
serait liée à la constitution des empires premiers, caractérisés
par laccroissement démographique, le développement urbain
et la centralisation du pouvoir.
On
peut considérer cette façon de compter par laccumulation
dinscriptions sur un objet comme un système en base un.
Il a évolué postérieurement avec lapparition des bases deux
et cinq. Limportance du nombre 2 a sans doute un lien avec
la division sexuelle. Le sexe en tant que métaphore a eu un rôle
puissant dans les civilisations antiques ; par exemple, les historiens
ont recueilli plusieurs mythes de sexualisation de la métallurgie,
où lon conçoit la terre en train daccoucher des métaux
de ses propres entrailles ; pour les pythagoriciens, la lettre
delta symbolisait larché geneoseos, principe générateur,
triangle-vulve. On a retrouvé de nombreux exemples de cette manière
de compter "par deux", chez les peuples centrafricains,
polynésiens, dAmazonie ou de Patagonie. Leurs langues conservent
dans leur manière de nommer les nombres la trace de leur construction
comme un système en base 2.
Personne
na remis en cause que lemploi de la base 5, très répandu,
et ses extensions postérieures aux bases 10 et 20, trouvent leur
origine dans le fait quauparavant le calcul était manuel.
Diverses hypothèses ont tenté dexpliquer le choix des sumers
pour une base aussi élevée que 60 comme système numéraire. Une
delle considère quelle est le résultat de la fusion
de deux peuples, fonctionnant lun en base 5 et lautre
en base 12. Cette base 12, que nous autres européens utilisons
encore dans des champs dapplication restreints, a une origine
plus obscure, lexistence antérieure dune base 6 nétant
pas prouvée, et pouvant dériver dune relation entre lannée
lunaire et lannée solaire.
On
pourrait mesurer le succès dune invention à létendue
et la rapidité de sa diffusion ; il est certain que les découvertes
concernant la mesure des quantités se sont diffusées rapidement
du fait de son utilité. Certains indices nous indiquent que dès
le quatrième millénaire se serait diffusé à travers différentes
civilisations du Croissant Fertile un système métrique élaboré
par un des peuples indo-européens, et qui fut appliqué à diverses
techniques, comme la fabrication de briques ayant des mensurations
dans la proportion 1:2:4. De la même manière, le succès de lécriture
cunéiforme, adoptée par les peuples voisins des sumériens, reflète
limportance de pouvoir enregistrer des quantités de manière
indélébile.
Les
psychologues racontent que la première séparation que fait lenfant
et il a besoin de plusieurs mois pour la faire est
celle quil réalise entre le moi et le non-moi, entre son
corps et le monde extérieur. Chez les peuples anciens la séparation
fondamentale se faisait entre nous le groupe et
les autres. Compter, cest unir : cela implique de reconnaître
que des choses distinctes font partie du même ensemble ; jointe
à laltérité apparaît lunité, jeu de la différence
et de la répétition. Compter cest aussi séparer. Séparer
ce qui est distinct pour réunir ce qui est semblable. Comment
le berger verrait-il le semblable et le distinct lorsquil
compte ? En comptant son troupeau verrait-il dabord le semblable
ce sont toutes des chèvres ou le distinct
un ensemble dindividus ? Cette méthode de séparation et
dunion, après des années de perfectionnement, conduirait
à la méthode de Platon par excellence : généralisation et division.
Poincaré
et Brouwer pensaient que la conception des nombres entiers était
le résultat de la perception, de lintuition des choses sensibles
; Russel, par contre, considérait quelle était inhérente
à lesprit humain, une part de sa logique implicite. En étudiant
de manière empirique le développement intellectuel de lenfant,
Piaget est arrivé à une conclusion intermédiaire aux deux positions
précédentes : en apprenant à faire des opérations mathématiques
avec des choses concrètes, lenfant parvient à développer
le schéma formel de la numération, principe de conservation de
la quantité.
3.
Un monde
de dieux
Les
anthropologues du XIXème siècle ont voulu voir dans le totémisme
la réponse humaine au polymorphisme du monde, un mode de sélection
des êtres et des phénomènes naturels élaborée en fonction de leur
intérêt spécifique pour le groupe humain, et à partir desquels
sarticulent les rites correspondants, symbolisant les usages
mutuels ; des rites auxquels les mythes procurent un sens verbal,
un moyen de conservation et de transmission. A ce point de vue,
les anthropologues du XXème siècle ont superposé une vision du
totémisme comme système symbolique visant à structurer ce qui
relève du social ainsi que les relations de parenté. Confronté
à la pluralité des êtres et des relations sociales, lhomme
répond en développant un esprit taxonomique qui tente dorganiser
le réel en le schématisant.
La
peur, émotion primordiale de lhomme face à un monde quil
contrôle à peine, justifie peut-être la divinisation de ces êtres
et de ces phénomènes naturels avec lesquels il reconnaît avoir
une relation de dépendance. Ainsi, en convertissant les nécessités
en rituels, lhomme essaye de dominer cette relation, grâce
à la répétition, et den garder une mémoire historique. Lanimisme,
la phase la plus ancienne de la réflexion religieuse, se caractérise
par lattribution à tout ce qui existe dune conscience
et dune volonté. Cette projection de lhumain sur le
monde indique la valeur que lhomme accorde à sa propre capacité
de perception et à sa capacité daction, comme formes basiques
de relation à lautre. Cette reconnaissance de la différence
humain / non humain, qui postule en même temps une façon commune
de ressentir et daimer,
devait
être accompagnée dun sentiment dinfériorité de lhomme
par rapport à la Nature.
Cest
linvention de lélevage et de lagriculture, ainsi
que le développement des techniques de métallurgie, qui ont dû
marquer un changement de cap dans les relations symboliques de
lhomme avec la Nature. La domestication des animaux, des
plantes et des métaux, a réduit la dépendance de lhomme
par rapport à son habitat, encourageant son narcissisme.
Les
sociétés les plus anciennes que nous connaissons, les sociétés
mésopotamienne et égyptienne, de la fin du quatrième millénaire,
se trouvaient dans une phase avancée de transition de lanimisme
vers le polythéisme. Leurs dieux nétaient pas encore complètement
humains, ils conservaient un corps partiellement zoomorphique
; à la fin de ce processus, les traits animaux et végétaux se
transforment en symboles conventionnels qui accompagnent la représentation
iconographique de dieux totalement humains. Cest le chemin
qui mène du serpent Tiamat, du faucon Horus, ou du singe Hanuman
aux anges ailés, à Dyonisos avec sa coupe et ses feuilles de vigne
ou à Héfeste avec son enclume. Le polythéisme suppose une plus
grande abstraction par rapport à lanimisme : lévénement
se dédouble en devenant agent et action. Le dieu nest plus
libis, le palmier ou la rivière ; maintenant il y a un dieu
qui permet larrivée des ibis, un autre qui fait fructifier
le palmier, et encore un autre qui fait croître le niveau du fleuve.
La manipulation technique se projette sur la nature et modifie
linterprétation symbolique du monde.
On
attribue au pharaon Amenhotep IV XIVème siècle avant notre
ère la première tentative connue visant à réduire le polythéisme
au monothéisme, instaurant le culte dAton, dieu unique.
Même si sa tentative échoua elle fut le signe précurseur dun
processus intellectuel quallaient mener à lapogée
les philosophes grecs et les rabbins au VIème siècle avant notre
ère. On a coutume de relier lapparition du monothéisme au
régime de monarchie dynastique, où sopère une véritable
divinisation du monarque. Cette séparation symbolique entre le
roi et les sujets contribue à justifier que le pouvoir dont il
use pour les gouverner est le même, solitaire et total, que celui
par lequel le dieu unique dirige le cours des événements. On peut
lire chez Homère : "Le pouvoir de plusieurs nest
pas bon, celui dun seul suffit."
4.
Mythologie,
poésie, philosophie
Plutarque
disait que la religion est la contemplation des mystères et la
philosophie la contemplation de léternel. Le type de discours
baptisé philosophie naît du discours mythico-religieux,
pour peu à peu prendre ses distances avec celui-ci ; pour cette
raison on trouve de très nombreux éléments religieux chez les
penseurs pré-socratiques. Lexpérience religieuse peut sexprimer
sous la forme de récits mythiques, de sentences sous forme doracles,
de poèmes chantés ou récités, ou de mises en scène comme la tragédie.
Lexpression poétique perdure chez les premiers philosophes,
comme Parménide et Empédocle ; en revanche, les physiciens ioniens
écrivent en prose. Entre la poésie dHomère et la prose de
Thalès il y a une grande distance, qui est celle qui existe entre
un monde oral et un monde à mémoire écrite ; cest pour cette
raison quon a dit que le genre philosophique était né comme
une nouvelle forme décriture.
En
Grèce, depuis le VIIIème siècle la religion des dieux olympiens
a un monument didactique : les poèmes homériques. LorsquHomère
invoque les Muses, "Je ne pourrais dire ni compter le
nombre de héros qui furent à Troie", il sollicite linspiration
divine pour accomplir son travail, égrener le récit dun
temps passé dont les faits doivent perdurer comme une leçon dans
la mémoire du peuple hellène. Quand Hésiode, il y a 700 ans avant
notre ère, invoque également laide des Muses pour composer
sa Théogonie, il est interpellé par celles-ci de cette manière
: "Nous savons dire beaucoup de choses fausses qui paraissent
vraies mais nous savons aussi, quand nous le voulons, dire la
vérité." Hésiode met ainsi une distance avec Homère
: son intention nest pas de tracer un récit émouvant et
édifiant avec des dieux et des héros, mais de donner une représentation
logique des grandes réalités de la nature symbolisées par les
dieux : Terre, Eros, Ciel, Nuit, Jour... Ce lien inaliénable de
la vérité avec le divin reste une constante de la philosophie
pré-socratique, à de rares exceptions près comme les sophistes
et Démocrite et perdurera dans lAcadémie de Platon.
La
Cosmogonie dHésiode boit aux sources babyloniennes, hittites
et hurrites. Par sa Théogonie il prétend expliquer lunivers
comme un tout, dont le devenir échappe au pouvoir de lhomme,
qui na dautre choix que de se soumettre. Hésiode situe
lorigine dans le Chaos ; bien quil ny ait pas
de dunanimité concernant sa signification on linterprète
comme un espace vide, un abîme primitif qui sépare la Terre de
la Voûte céleste, ou bien lacte de la séparation ; la version
du chaos comme désordre primordial est un ajout des stoïciens,
contraire à lesprit de luvre. Laction
dEros, principe dynamique, pour réunir la Terre et les Cieux
(Gaïa et Uranus) commence le cycle des générations divines. Dans
cette oeuvre, il y a, latent,
un
esprit monothéiste dont la finalité est de montrer le pouvoir
de Zeus comme roi des dieux et maître de la Nature. Ces trois
éléments théogoniques, la recherche de lorigine, le dynamisme
dEros, et la tendance monothéiste, resteront présents dans
la cosmologie de nombreux penseurs pré-socratiques, qui possèdent
de manière générale certains éléments communs :
-
Lanalogie
entre le Cosmos ordre céleste et la polis,
régie par les lois. Le terme de cosmos vient du verbe
kosmein, "disposer larmée en position de combat",
ce qui indique une projection de lordre politique sur
les cieux.
-
Lhylozoïsme,
ou le fait de croire que tout ce qui est naturel est vivant
; on ne fait pas de différence entre le monde animé et le
monde inanimé. La physis est lensemble du vivant,
le domaine de la reproduction et de la génération, un "tout"
vivant.
-
Le
fait de considérer les événements naturels comme des actions
intentionnelles, ce qui démontre à la fois une survivance
animiste et une projection du psychisme humain sur la Nature.
LES
PHILOSOPHES PRE SOCRATIQUES
Thalès
de Milète (approx. 625-545)
Ce
nest pas un hasard si la philosophie a pris naissance en
Ionie, zone de contact permanent avec les cultures orientales
et lEgypte. La théorie de Thalès la plus connue selon laquelle
le monde est fait deau a été mise en relation avec les mythes
babylonien ( Mardouk et Tiamat), égyptien ( le dieu Nun ) et hittite,
et avec les mythes grecs archaïques concernant le dieu Océan,
quon retrouve encore chez Homère et Hésiode. Mais chez Thalès
il ne sagit plus simplement de ce que la Terre et les cieux
aient émergé des eaux primitives. Son empreinte rationnelle, consiste
à appréhender la physis comme un processus dynamique partant
dun stade originaire. Son génie consiste à réduire la multiplicité
de ce qui existe, avec son ensemble varié de différences, à lunité
de leau. Ici il ne sagit pas de passer du semblable
à lunique, comme lorsquon donne un nom aux choses,
mais du distinct à lunique. Cette unité nest pas cachée
mais montre son importance par rapport aux autres choses. Leau
devient la structure de cet échange, ce dont tout provient et
ce vers lequel tout se dirige. Thalès na sûrement pas expliqué
le mécanisme concret de transformation de leau en autre
chose car sinon il en serait resté quelques traces chez les auteurs
postérieurs , et il est possible quil se soit limité à montrer
la dynamique de leau, observable dans la pluie et la neige,
ou les marées auxquelles il attribuait les causes des tremblements
de terre. Quand Thalès affirme que tout est plein de dieux il
rend indépendante la physis de la tutelle des dieux de
lOlympe, en affirmant que chaque chose détient à lintérieur
delle même et non à lextérieur les principes
de sa nature, de son dynamisme ; ce faisant, il renforce lunité
et lautonomie des êtres physiques.
Certains
auteurs présentent Thalès comme un voyageur pratique qui, durant
ses séjours pour motifs commerciaux dans des villes de Mésopotamie,
dEgypte et de Phénicie, apprit diverses techniques quil
introduisit chez les Ioniens, comme celles de prédire une éclipse
de soleil à partir des tables astronomiques babyloniennes, de
mesurer la hauteur dune pyramide en comparant la hauteur
de son ombre avec celle dun objet de hauteur connue, de
mesurer la distance dun bateau de la haute mer au port et
de naviguer grâce aux étoiles. Mais pour la plupart Thalès est
surtout linventeur de la science géométrique. Trop eurocentriques,
les historiens attribuent à Thalès lorigine des mathématiques
car ils acceptent comme définition de celle-ci le modèle axiomatique-déductif
qui a pris forme au sein de la culture hellène de Enopides à Euclide.
Lexigence de labstraction, des démonstrations, des
règles générales et de lexactitude, supposait de déprécier
les mathématiques pré-grecques, pratiques, algorithmiques, particulières
et approximatives. Quoi quil en soit, avec Thalès les mathématiques
débutent leur transition de lempirique vers le théorique,
évolue de son usage technique au sein de la polis vers
une spéculation sur le monde ; en dépassant la simple manipulation
magique et technique on commence à dessiner une nouvelle image
de la nature.
Les
théorèmes attribués traditionnellement à Thalès semblent indiquer
que ses démonstrations se basaient sur la symétrie ou la superposition
de figures. Je marrêterai simplement à la division dun
cercle en deux parties égales par son diamètre. Dans ce cercle
lun et le multiple se présentent de deux manières :
-
Le centre est un point unique comparé à la multiplicité des
points que lon peut déterminer dans un cercle ; cest
le point qui définit précisément lesquelles, parmi toutes les
corde possibles, sont des diamètres. Grâce au centre tous les
diamètres sont" le" diamètre.
-
Tous les cercles sont "le" cercle ; la pluralité de
taille des cercles se trouve réduite à lunité de la figure
définie par ses propriétés.
Deux
conditions nécessaires pour pouvoir considérer comme une démonstration
ce saut des cercles multiples et empiriques à lidée unique
de cercle.
Thalès
conseilla au ioniens quil ny ait quun seul siège
pour lassemblée politique et que celui-ci ait lieu à Téos,
polis située au centre de la Ionie. On peut voir là-dedans
un retour de la théorie vers la polis, un exemple appliqué
des vertus de la théorie.
Anaximandre
de Milète ( env. 610-545 )
Dans
la cosmologie dAnaximandre, lUn se présente sous la
forme dun Tout, quil appelle Apeiron, terme
quHomère appliquait à la mer infinie et à la terre quon
ne pouvait finir de parcourir. Il semble quavec ce terme
il voulût signifier à la fois lillimité et lindéterminé.
"Illimité" veut dire absence de limites spatiales, de
manière externe. "Indéterminé" veut dire absence de
limites internes, de séparations. Aussi lApeiron ne
peut-il pas avoir de qualités, qui appartiennent seulement aux
choses concrètes. Dans ce sens, lApeiron est à la
fois un Tout et un Rien, étant un concept théorique construit
moyennant la négation des qualités sensibles. Cest peut-être
la préfiguration de ce quAristotèle allait appeler la matière
"première", avec la réserve quelle ait seulement
une existence virtuelle.
La
principale différence par rapport à Thalès consiste à ne pas avoir
choisi délément empirique comme principe de la physis.
LApeiron est lenvironnement occulte, réservoir inépuisable
doù vient tout ce qui existe ; il est immortel et indestructible,
donc divin ; il na pas été généré, mais génère toutes les
choses. Le processus cosmique débute avec la séparation du Feu
et de la Brume (lair humide). LorsquAnaximandre affirme
que lApeiron embrasse toutes les choses, il faut comprendre
que la séparation a lieu intérieurement. Certains auteurs ont
cru que cette séparation se produisait à partir dun mouvement
de rotation de lApeiron, bien quil ny ait pas
dindices écrits de cela. Lhypothèse est plausible,
et donc la majorité des pré-socratiques considérèrent que le mouvement
était un principe fondamental, quelque chose qui existait depuis
toujours, dont on navait pas à expliquer les origines, et
donc quil navait pas à le faire. Une autre possibilité
est que Anaximandre ait conçu une telle séparation comme le principe
du mouvement, ce qui rapprocherait lApeiron du Chaos dHésiode.
Les
commentateurs de lAntiquité lui ont attribué la doctrine
selon laquelle lApeiron génère plusieurs mondes, bien quil
ny ait pas non plus là-dessus de références écrites. Lidée
de mondes multiples successifs est compatible et cohérente avec
la notion dApeiron ; lidée de mondes multiples coextensifs,
que dautres commentateurs ont défendue, paraît moins raisonnable.
Alors
que Thalès pensait que la Terre était plane et lunivers
semi-sphérique, Anaximandre semble avoir été le premier grec à
parler dun univers sphérique. Malgré cela il conservait
lidée archaïque selon laquelle la Terre était un cylindre.
Son intérêt pour les mathématiques se remarque à sa carte céleste,
où il ordonna de manière proportionnelle les distances à la Terre
des anneaux du Soleil (27 diamètres terrestres), de la Lune (18)
et des étoiles (9).
Je
voudrais attirer lattention sur une idée que je considère
dorigine mathématique et extrapolée à la physis.
Selon Anaximandre la Terre se trouve fixée au centre de lunivers
parce quelle est en équilibre. Ici apparaît lidée
du centre comme l"un" distinct du reste des multiples
lieux de lespace, comme nous avons pu le voir dans la géométrie
de Thalès ; cest Archimède qui, trois siècles plus tard,
développera cette idée féconde, reliée à la géométrie et à la
statique des solides, anticipant lidée de centre de gravité
avec la notion de centre de poids.
Anaximène
de Milète (env. 585-520)
La
cosmologie dAnaximène envisage lAir comme principe
fondamental de tout ce qui existe. Comme dans le cas de Thalès
et de leau il existe aussi des précédents dans la mythologie,
comme par exemple la théogonie du phénicien Sanconiaton, qui prend
comme origine lair sans limite, plein de ténèbres et de
vent, quon a aussi volontiers apparenté au chaos dHésiode.
Anaximène semble avoir pris certaines idées à ses prédécesseurs
milésiens ; son Air est, comme lEau de Thalès, un élément
empirique, abondant et nécessaire à la vie ; dautre part
il affirme quil est illimité comme lApeiron dAnaximandre,
et quil est invisible lorsquil est très dense, bien
quil se manifeste par sa chaleur, son humidité et son mouvement.
Limportance dAnaximène réside dans le fait davoir
donné une explication sur comment l"un"
lAir se convertit en "multiple", les choses.
Il soutient que, selon un processus réversible de raréfaction
et de condensation, lAir se raréfie pour devenir du feu,
ou se condense progressivement en vent, vapeur, nuage, eau, terre
et pierre. Ce processus dynamique est éternel, tout naît de lAir
et peut redevenir de lAir. Il ne semble pas cependant quil
ait inventé des mondes alternatifs ou successifs.
En
revanche, la nécessité de lAir pour tout ce qui vit est
pour lui patente. Il considère que le monde respire lAir,
tout comme les êtres naturels lorsquils sont en vie. Déjà
chez Homère on trouve que le souffle (ou pneuma) constitue
lâme vitale des hommes. LAir, étant donné quil
est originaire et éternel, pénètre tout, il est lAme du
Monde, comme lhumidité létait pour Thalès. Il maintient
uni le cosmos comme lâme qui confère son unité au corps.
Recueillant lidée dAnaximandre, il situe la Terre
au centre du cosmos, quil conçoit comme plane avec une faible
épaisseur, flottant dans lair. Lidée géométrico-physique
de léquilibre a disparu, remplacée probablement par lobservation
empirique selon laquelle les corps limités, plats et fins, offrant
moins de résistance au vent, sont plus stables.
Pythagore
(env. 570-505) et les pythagoriciens
On
pense quil a été le premier à se nommer philosophe ; bien
quil fût ionien, il émigra à Crotone, au sud de lItalie,
pour des motifs politiques, où il fonda sa secte vers 525 avant
notre ère. La datation des différentes doctrines pythagoriciennes
ne fait pas lunanimité, car les commentateurs parlent, en
général, des pythagoriciens. Nous ferons ici référence aux doctrines
considérées comme les plus anciennes, antérieures en tout cas
à lexpulsion de la secte de Crotone vers 450 avant notre
ère.
La
cosmologie pythagoricienne se base sur deux principes : les corps
et le vide, cest-à-dire le limité et lillimité. A
cette époque on ne fait pas encore bien clairement la distinction
entre air et vide, et la filiation milésienne concernant lillimité
est donc claire ; dautre part, considérer les corps comme
des entités limitées, et donc des figures déterminées, nous mène
directement à la géométrie. Pour les pythagoriciens la Terre est
ronde et a deux mouvements : un de translation, et un de rotation.
Selon
moi, cest la découverte du fait que les vérités mathématiques
étaient des vérités éternelles qui les a conduit a considérer
les mathématiques comme le savoir sacré qui révélait lessence
du monde. De la naît leur fameuse thèse : les choses sont des
nombres. La mystique de la secte pythagoricienne est le savoir
mathématique. Il semble quelle ait pris son origine dans
la découverte par Pythagore quen jouant des cordes de monocordes,
ils émettaient des sons harmoniques si les longueurs des cordes
gardaient entre elles des proportions exprimables par des nombres,
comme 1:2, 2:3, 3:4. Cela a motivé un intérêt pour les mathématiques
qui sest concrétisé par le développement de larithmo-géométrie,
phase à laquelle on peut attribuer la démonstration du théorème
de Pythagore, les nombres polygonaux et létude des nombres
pairs et impairs.
Les
pythagoriciens furent les premiers atomistes ; si toutes les choses
étaient des nombres, elles devaient être formées dunités.
Ils les appelèrent horos, qui étaient à la fois des unités
arithmétiques, géométriques et physiques. De leur quantité et
de leur disposition spatiale dépendaient les propriétés de chaque
chose. Il nexistait pas de différence physique entre les
horos, ils étaient tous égaux. Les nombres figurés constituèrent
une tentative dexprimer en termes arithmétiques une réalité
géométrique. Lorsque le pythagoricien Hipase de Métaponte découvre,
dans la première moitié du Vème siècle avant notre ère, les grandeurs
irrationnelles, il démolit cette cosmologie arithmétique, car,
bien quon pût utiliser de telles grandeurs en géométrie,
elles ne pouvaient cependant pas être exprimées grâce à des nombres.
Cest peut-être à ce moment-là que commence lévolution
de latomisme mathématique des pythagoriciens, qui débouchera
sur latomisme physique de Leucipe.
Si
on observe la table de Pythagore, on ne remarque pas seulement
la position proéminente quoccupent lun et le multiple,
mais aussi quon peut les mettre en liaison avec dautres
couples dopposés :
| Limité
Illimité |
| Impair
Pair |
| Un
Multiple |
| Droit
Gauche |
| Masculin
Féminin |
| En
repos En mouvement |
| Droit
Courbe |
| Lumière
Obscurité |
| Bien
Mal |
| Carré
Oblong |
La
supériorité du limité sur lillimité est celle de la Terre
sur lAir, celle de la forme sur lamorphe ; chaque
être a son unité de forme, mais lair na pas de figure.
Le nombre se compose de deux éléments : limpair et le pair.
La primauté de limpair vient du fait que le pair, par décomposition,
peut être réduit à limpair, et non vice-versa, car limpair
est plus simple. Pour les pythagoriciens, le numéro Un nest
pas un nombre, sinon le principe arjé des
nombres, leur générateur. Il nest ni pair, ni impair. Les
nombres naissent du Un comme chez Anaximandre les choses viennent
de lApeiron. De ce fait, lunité est supérieure à la
multiplicité composée dunités. Le repos conserve lunité
de la chose, en revanche, les mouvements peuvent être multiples.
Le droit a seulement une forme, la courbe, plusieurs. Le carré
et les nombres au carré ont seulement une forme, le rectangle
et les nombres oblongs, plusieurs.
Il
existe des indices qui permettent de supposer que les pythagoriciens
adoraient une divinité unique, dénommée Apollon, la plus adéquate
à leur cosmo-vision mathématique. On sait que la secte croyait
en la réincarnation, et on considère que Pythagore fut le premier
grec à émettre le postulat de limmortalité de lâme
individuelle, une idée qui apparaît à la même époque dans dautres
cultures, en Perse avec Zoroastre et en Inde avec Bouddha, sans
quon ait pu prouver lexistence dune diffusion
dans un sens ou dans lautre. Les cultes ésotériques de lépoque,
comme celui dEleusis, sont reliés au cycle traditionnel
de la mort et de la renaissance, comme on le voit dans le mythe
de Dyonisos mis en pièces et éparpillé, sur les restes duquel
repoussera la vie. La rationalisation du mythe chez les pythagoriciens
se traduit en ce que la vie naît de la mort et la mort naît de
la vie, de la même manière que tous les opposés se génèrent entre
eux. Selon la notion hellène la plus ancienne, lâme individuelle
est une portion de lAme du Monde présente dans chaque être
vivant. Pour les pythagoriciens, lâme individuelle est lharmonie
du corps. LAme du monde est au macrocosme ce que lâme
individuelle est au microcosme du corps. On progresse vers la
différenciation des âmes individuelles, condition nécessaire pour
articuler un discours éthique dans lequel la faute et la responsabilité
ne sont plus seulement collectives. Lidée dimmortalité
personnelle est lappât qui mobilise les émotions vers la
voie du salut que la secte propose. Atteindre lexcellence
en tant quhomme signifie libérer son âme de la nécessité
de toujours se réincarner et de gagner la fusion avec la divinité.
Ainsi donc, le pythagoricisme implique un double changement par
rapport à la religion traditionnelle : on part des dieux multiples
pour aller vers la divinité unique, et lAme du Monde se
multiplie à travers les âmes individuelles immortelles.
Jénophane
de Colophon (env. 570-477)
De
ce poète ionien, émigré quand il était jeune en Sicile, sont surtout
connus ses fragments de théologie philosophique dans lesquels
il réfute les idées anthropomorphiques sur les dieux. Dieu est
Un, immobile, et Il voit, pense et entend sans nécessité davoir
des yeux, un esprit et des oreilles, et sans fatigue il agite
tout par la seule force de sa pensée. Il semble quil ait
défendu, en relation avec lidée dAnaximandre, le fait
que les multiples mondes possibles sont égaux entre eux.
Un
trait particulier à sa cosmologie est laffirmation selon
laquelle le soleil est nouveau chaque matin ; il naît à laube
à lOrient par lagglomération de vapeurs ignées et
avance vers lhorizon en ligne droite jusquà ce quon
le perde de vue ; la distance fait que son mouvement apparent
est circulaire. Ainsi, Jénophane divise lunité du soleil
en la multiplicité de ses apparitions diurnes.
Héraclite
dEphèse (env. 540-480)
Héraclite
représente un nouveau type de philosophe ; il sintéresse
principalement à léthique, et ses doctrines physiques sont
subordonnées à son attitude morale. Avec lui apparaît le penseur
solitaire qui méprise la majorité de ses congénères parce que
ceux-ci préfèrent placer leur vie sous le signe du plaisir plutôt
que sous celui de la sagesse ; le maître unique face aux ignorants
multiples. Sa méthode légitime cette position : pour mettre à
jour la vérité sur le monde Héraclite ne scrute pas les cieux,
il fait une recherche sur lui-même. Sa thèse principale est que
le monde nest gouverné que par une seule loi, le Logos,
qui agit avec mesure et proportion. Lunité de la loi naturelle
contraste avec la multiplicité des lois humaines. La pensée de
tout homme est supposée parvenir à connaître le Logos, mais ce
nest pas facile : la nature aime bien se cacher, la réalité
unique se dérobe à travers ses multiples manifestations, et à
travers les multiples noms quon leur donne. Chaque homme
croit posséder son propre savoir, sans se rendre compte que la
raison est commune : la vérité est unique, la même pour tous,
les erreurs sont multiples, chacun la sienne.
Le
bon et le mauvais, le juste et linjuste, le beau et le laid,
le jour et la nuit, sont seulement opposés dans lapparence
de la langue ; chaque couple de contraires dissimule ainsi son
identité. Le réel, la diké, la manière dêtre des
choses, se manifeste toujours comme opposition, guerre, discorde
; le Logos dirige ainsi le devenir de la nature. Unité réelle
et dualité manifeste.
Pour
Héraclite, il nexiste pas détat originaire du cosmos
différent de lactuel. Le Feu est lAme du Monde, le
Logos incarné en Physis, la force qui tout entier le transforme.
Il est éternel et illimité. Lâme humaine est faite de ce
feu. Sous la pluralité des choses et des corps se trouve lunité
du Feu-Logos.
Alcméon
de Crotone (env. 530-470)
Ce
médecin, bien quon pense quil na pas été membre
de la secte, a été très influencé par les pythagoriciens. Sa doctrine
est ouvertement dualiste : "La plupart des choses humaines
vont par deux." Sa renommée vient du fait quil
a été le premier à distinguer perception et pensée, et aussi de
sa théorie de la santé comme un équilibre entre de multiples couples
dopposés : chaleur / froid, humidité / sécheresse, douceur
/ amertume... Dans quelques fragments de ses textes on rencontre
des arguments ayant rapport avec lun et le multiple :
-
La
vérité est seulement à la portée des dieux ; les hommes doivent
se conformer à la pluralité de leurs opinions et de leurs
conjectures.
-
Posséder
la capacité de compréhension distingue lespèce humaine
de toutes les autres, qui disposent seulement de la perception.
-
Les
hommes meurent car ils ne sont pas capables de joindre le
début et la fin. Selon Alcméon les astres sont divins car
ils ont un mouvement circulaire perpétuel ; lhomme est
mortel car son âme ne parvient pas à perpétuer son mouvement.
On retrouve ici une fois de plus lusage du cercle comme
unité, qui na ni principe ni fin.
Parménide
dElée (env. 520-445)
Parménide
sest formé dans la tradition pythagoricienne, bien que son
fameux Poème constitue une attaque directe des fondements
de cette philosophie. Il réfute le dualisme, et élabore un système
moniste ; des deux principes pythagoriciens les corps et
le vide il niera lexistence du second et donnera
une nouvelle forme au premier. Semblable à Héraclite, Parménide
est un sage illuminé par la divinité qui avertit les hommes qui
vivent dans lerreur. Il envisage pour la première fois avec
beaucoup de rigueur le problème de la réalité et de lapparence.
La réalité est unique, et il faut posséder pour la découvrir une
méthode de reconnaissance ; les apparences sont multiples et sont
constamment présentes à nos yeux. La réalité est seulement accessible
à la pensée rationnelle, alors que nous appréhendons le monde
des apparences par nos sens. Dans son Poème, il décrit
dabord la Voie de la Vérité, la seule possible pour accéder
à la connaissance, puis la Voie de lErreur, une justification
de lapparence du cosmos.
Face
à la tradition et à la perception, la méthode de Parménide est
la déduction logique, et en particulier ce quon appelle
la démonstration indirecte ou réduction par labsurde. On
se pose encore la question de savoir si il a emprunté ce procédé
aux mathématiques pythagoriciennes ou vice-versa. Sa doctrine
débute par une affirmation dogmatique : ce qui est est
et ce qui nest pas nest pas ; autrement dit,
il affirme le réel et nie le vide, le rien. Pour autant, tout
ce qui existe nest pas forcément ; il faut distinguer
entre ce qui est lEtre et ce qui paraît
être, mais nest pas Etre : les apparences sont trompeuses.
A partir de cette thèse, de cette réduction par labsurde,
il démontrera les propriétés de ce qui est : cest
ce qui est na pas eu de genèse, naura pas de fin dans
le temps, est unique, indivisible, homogène, continu, immuable
et immobile, semblable à une sphère. Quelques-unes de ces propriétés
appartiennent à létage supérieur de la table des valeurs
pythagoricienne ; dautres, comme lhomogénéité et la
continuité, semblent dirigées directement contre Anaximène et
sa conception du changement physique comme la condensation ou
la raréfaction. Mais le plus important est de savoir à quoi se
réfère Parménide avec son expression "ce qui est",
ou encore, lUn.
On
trouve la réponse dans son insistance à affirmer que être
et penser sont équivalents. LUn est la réalité-pensée
sous-jacente au monde des apparences. En tant que pensée, cette
réalité est seulement accessible par la raison et, comme entité
corporelle, cette pensée est le fondement de la nature. Et bien
que cela ne soit pas attesté par les fragments conservés, tout
nous porte à croire que cette pensée qui gouverne la nature est
une version rationnelle de lAme du Monde.
De
la Voie de lErreur ne subsistent que quelques maigres fragments.
Pour Parménide le monde des apparences est aussi régi par la nécessité,
et a son propre sens. Pour expliquer sa vraisemblance, il imagine
une cosmologie dualiste : la nature se constitue autour de deux
principes, la Lumière-Feu et lObscurité-Nuit. Partant de
cela, il reprend des éléments des cosmologies ioniennes et pythagoriciennes.
En
résumé, on trouve dans la philosophie de Parménide lUnité
de lEtre face à la multiplicité des apparences, lunité
de la raison face à la multiplicité des perceptions, lunité
de la vérité face à la diversité des opinions, lunité de
lEternité face à la pluralité du devenir.
Zénon
dElée (env. 490-430)
Zénon,
disciple de Parménide, en accord avec la méthode de démonstration
indirecte de son maître, a préféré défendre la doctrine de celui-ci
et attaquer celle de ses rivaux, en particulier le pythagorisme.
Plutôt que dargumenter sur le fait que lEtre est Un
et immobile, il préfère exposer les contradictions qui surgiraient
à affirmer que lEtre est pluriel et mobile ; en prouvant
le deuxième point il prouve le premier. La pluralité et le mouvement
appartiennent au monde des apparences, à lexpérience sensible
et non à la pensée logique, à la raison. Ses arguments sont appelés
apories, car ils aboutissent à des contradictions en relation
avec lillimité.
Laporie
du grain une multitude de grains font du bruit en tombant,
un grain tout seul ne fait pas de bruit. Le grain est-il sonore
ou non ? utilise lopposition entre unité et pluralité
pour mettre en doute la connaissance sensible, à laquelle nous
ne pouvons pas nous fier, parce quelle est contradictoire.
Laporie
de lespace lespace nexiste pas car sil
existait il devrait être situé dans un espace, et celui-là encore
dans un autre espace, et ainsi de suite réfute le principe
pythagoricien du vide, en démontrant que si un espace existait
cela supposerait quil y ait des espaces illimités, ce qui
est absurde.
Les
apories contre la pluralité attaquent la doctrine pythagoricienne
selon laquelle toutes les choses qui existent seraient constituées
dunités identiques et indivisibles (horos). Zénon
démontre habilement que, à considérer les horos à la fois
comme des unités physiques indivisibles ayant une dimension
, arithmétiques en tant que quantités numériques
, et géométriques en tant que points on parvient
à des contradictions insolubles. Il est très probable que la logique
de Zénon ait obligé les pythagoriciens à substituer à leur horisme
mathématique un horisme physique, duquel naîtra latomisme.
Les
apories contre le mouvement tentent de démontrer que celui-ci
nest pas pensable logiquement, et cest pourquoi ce
nest pas une réalité, mais une apparence : on aboutit
en effet à des contradictions, aussi bien si on pense que lespace
est une chose continue les deux premières que discontinue
les deux dernières. Laporie de létat affirme
quil est impossible de parcourir une quelconque distance
donnée, car tout dabord il faudrait en parcourir la moitié,
puis la moitié de cette moitié, puis la moitié de la moitié restante
et ainsi de suite. Comme on le voit, Zénon utilise la dichotomie
pour convertir une unité une quelconque distance
en une multiplicité illimitée de parties. En effet, ceux qui considéraient
lespace comme continu le pensait divisible à linfini.
Zénon remarque que de ce processus sans fin dérivent immédiatement
des contradictions. Zénon refuse dadmettre quune distance
limitée puisse être conçue comme la somme dune quantité
illimitée de parties. Laporie dAchille et de la tortue
réitère le même argument que laporie du stade, mais en faisant
référence à deux corps en mouvement, autrement dit au mouvement
relatif.
Les
apories de la flèche et du défilé sont dirigées contre ceux qui
considéraient que lespace était formé dune multiplicité
dunités invisibles juxtaposées, cest à dire discontinu.
Zénon affirme que la flèche, pendant son vol en mouvement
apparent est en fait au repos. Pour le démontrer il décompose
la distance parcourue en la multiplicité de ses positions intermédiaires
de la position initiale à la position finale. Cet ensemble de
positions est limité, si lon pose que le nombre dunités
qui composent nimporte quelle distance est limité. Zénon
montre donc que dans chaque position la flèche se trouve au repos.
Traduit en termes modernes, plus de vingt siècles avant Daguerre
et les frères Lumière, Zénon décompose, dans la chambre noire
de son esprit, lillusion du mouvement continu en la multiplicité
de ses photogrammes.
Laporie
du défilé est dirigée contre ceux qui soutenaient non pas que
le mouvement consistait à parcourir successivement une série de
positions, aussi nombreuses que les unités indivisibles que comporte
le parcours, mais quil consistait à passer de chaque position
ou unité indivisible à la suivante. Laporie de la flèche
"déconstruit" un mouvement absolu, et celui du défilé
"déconstruit" un mouvement relatif, celui de deux corps
mobiles entre eux par rapport à un troisième corps fixe. Nous
éviterons den développer lexplication car elle nous
prendrait ici beaucoup de temps.
Mélise
de Samos (env. 485-420)
Il
fut le commandant de la flotte de Samos qui mit en déroute celle
des athéniens commandée par Périclès ; bien quil fût ionien,
il adopta la philosophie de Parménide, en y introduisant un changement
important. Pour Mélise, ce qui est, LEtre Un, est un Tout
Illimité, car sil ne létait pas il ne serait pas Un,
mais existeraient alors trois choses : LEtre Un, le limité
et le limitant. Et du fait que lEtre est Illimité, il conclut
à son éternité, car lEtre ne peut avoir ni début ni fin.
Il affirme que lUn na pas denveloppe corporelle,
car sil avait un volume, il comporterait des parties et
ne serait pas Un. Il soutient que toute philosophie qui se prétend
pluraliste devrait ajouter à ses principes fondamentaux les mêmes
caractéristiques qui définissent lUn, ce qui cest
passé de fait avec Anaxagore et Leucipe.
Les
philosophes pluralistes
Vers
le milieu du Vème siècle avant notre ère, quelques philosophes
non conformes au monisme de Parménide élaborent des théories physiques
pluralistes. Bien quils réfutent lidée que lEtre
soit Un, la puissante logique éléate les conduit à attribuer à
leurs principes fondamentaux respectifs la majorité des autres
caractéristiques de lEtre de Parménide : éternité, indivisibilité,
immuabilité, homogénéité. En effet, après Parménide on ne peut
plus dire que les choses se forment par génération puis décomposition
; cest pourquoi les principes élémentaires ne peuvent avoir
eu une origine et une fin. Pour les philosophes pluralistes les
changements qui interviennent chez les êtres vivants sexpliquent
par des changements dans les proportions dans lesquelles se trouvent
mélangés les principes constitutifs. Le concept de proportion
avait été abondamment développé par les mathématiciens pythagoriciens.
Les philosophies pluralistes
partagent
précisément cette façon de synthétiser des aspects de la tradition
pythagoricienne, éléate et de la physique ionienne.
Empédocle
dAcragas (env. 485-425)
Ce
médecin et politicien sicilien, éduqué probablement dans la tradition
pythagoricienne, semble avoir écrit mis à part un ouvrage
de médecine deux livres de philosophie : Purifications,
aux profondes résonances orphiques, et Sur la nature. Tous
deux présentent le même modèle : le passage de lUn au multiple
par luvre de la Discorde, et le retour du multiple
vers lUn sous laction de lAmour. Dans le premier
livre ce modèle sapplique aux avatars de lâme, et
dans le second à la Nature dans sa totalité.
Les
âmes des êtres vivants ont été séparées de lâme primordiale
par luvre de la Discorde ; leur vie terrestre doit
être un chemin ascétique de perfectionnement, pour parvenir à
réintégrer lunité de lAme primitive et immortelle.
Dans
la physique dEmpédocle le stade primitif du cosmos était
une Sphère composée dun mélange parfaitement homogène des
quatre principaux éléments, quil appelle racines : lAir,
le Feu, la Terre et lEau. De plus, il existe deux principes
vitaux qui ne font pas partie du mouvement continu : lAmour
et la Discorde. Lintervention de la Discorde dans la Sphère
unifiée par lAmour a produit la séparation des racines pour
conduire à leur totale désunion : la Sphère formée de quatre sub-sphères
concentriques que sont la Terre, lEau, lAir et le
Feu. Alors, sous laction de lAmour débute le retour
vers lunité primordiale.
La
doctrine des quatre racines est probablement dascendance
pythagoricienne et on en trouve déjà des traces chez Jénophane
et Héraclite. Chaque être humain est constitué dun mélange
des quatre éléments dans une proportion déterminée, et émet en
continu des effluves, qui le font percevoir par les autres êtres
vivants, qui les reçoivent grâce à leurs organes sensoriels. On
retrouve ici lunité de lEtre envisagée comme réserve
inépuisable dune multiplicité deffluves.
Un
aspect curieux est la théorie biologique dEmpédocle concernant
lorigine des êtres vivants. Dans une première étape naissent
de multiples membres et organes isolés ; dans la seconde étape,
ils se mélangent au hasard, générant des monstres. Dans la troisième
prédominent les combinaisons fructueuses, dont lharmonie
leur permet de se reproduire, de manière asexuée ; dans la quatrième
apparaissent des êtres vivants sexués. Dans cette doctrine on
voit comment on progresse, en passant par des combinaisons aléatoires,
de la multiplicité vers une unité synonyme dharmonie.
Anaxagore
de Clazomène (env. 500-428)
Sa
cosmologie a une relation évidente avec celle dAnaximandre.
Il conçoit létat primitif du cosmos comme un Tout, un mélange
hétérogène sans qualités, indéfini, composé de feu ou déther,
dair, de terre, deau et de semences. Ce sont ces principes
fondamentaux qui constituent les êtres vivants, les différences
entre eux étant dues à des variations dans leurs proportions et
leur combinaison. Anaxagore fait une nette différence entre le
micro cosmos les éléments et les semences et le
macro cosmos les êtres vivants. La nouveauté de son micro
cosmos sont les semences : elles sont illimitées en quantité,
en taille et en variété. Elles sont infinitésimales, et donc imperceptibles
à nos sens. Une force de rotation, induite par le Nous
sur une zone de mélange initial, la gagne entièrement, séparant
le chaud du froid, le sec de lhumide, le dense du disséminé,
le lumineux de lobscur. Les premiers à se séparer sont le
feu-éther et lair, qui du fait de leur capacité dextension
illimitée deviennent les composants les plus abondants du cosmos.
Dans
sa conception du micro cosmos Anaxagore intègre certains points
de la philosophie de Parménide : le vide nexiste pas, et
donc il ny a pas de génération ni de destruction, mais composition
et séparation. Le cosmos est plein et continu, les corps physiques
sont divisibles à linfini. En revanche, il réfute le fait
que lEtre est Un et admet une pluralité de principes éternels.
Il défend la pluralité face aux apories de Zénon, valides selon
lui pour contrer ceux qui pensaient lunivers comme discontinu
et composé dune pluralité dunités indivisibles, mais
non valides pour contrer lidée dun cosmos continu
divisible à linfini.
Dans
le cosmos, en plus des semences existe le Nous, le seul
qui ne se mélange jamais au reste, la substance la plus subtile
et pure, parfaitement homogène, qui sétend partout, dont
lautonomie lui permet de gouverner toutes les choses, omniscient
et omnipotent, à lorigine du mouvement du cosmos et présent
de diverses manières dans chaque espèce dêtre vivant. Ainsi
donc le Nous est lAme du monde et lâme des
êtres particuliers, le Logos qui la gouverne toute entière, lEsprit
qui embrasse et entoure le cosmos. Partant de cela le commentariste
Simplice dira en exagérant que chez Anaxagore il y a en réalité
seulement deux principes : le Nous et le mélange illimité des
semences.
Chez
chaque être vivant pierre, plante, animal il y a
une portion de chaque type de semence, en proportion variable
; sa nature propre lui vient de la semence qui existe en plus
grande proportion. Cela nous montre que le recours dAnaxagore
à la pluralité illimitée constitue sa réponse à la question de
savoir comment certaines choses se transforment en dautres.
En y répondant par la variation des proportions relatives de semences,
il propose une théorie peu pratique, mais ingénieuse qui épargne
beaucoup defforts spéculatifs pour expliquer lexubérance
de la nature.
Leucipe
dElée ou Milète (env. 480-425) et Démocrite dAbdère
(env. 470-380 )
Leucipe
a élaboré les grandes lignes de latomisme, comme réinterprétation
de lhorisme pythagoricien après les attaques de Parménide
et de Zénon. Démocrite a perfectionné cette théorie en la diffusant
à travers de nombreux livres. Les rares fragments que nous avons
conservés nous permettent de distinguer clairement les apports
de chacun des deux. Pour les atomistes il y a deux principes :
le vide, illimité en extension, et le plein, illimité en quantité,
cest-à-dire les atomes. Ceux-ci sont compacts, homogènes,
indivisibles, impénétrables et imperturbables ; ils ont un nombre
de formes illimité, bien que tous soient de même nature. Ils ont
un nombre illimité de tailles, bien que tous soient imperceptibles
par leur petitesse ; leur poids dépend de leur taille.
Le
vide et les atomes sont éternels et ceux ci sont habités dun
mouvement incessant depuis toujours. Au fur et à mesure du temps
ils créent et anéantissent dans le vide des mondes innombrables.
Lorsquune grande quantité datomes confluent vers une
même région du vide, un monde se forme. Cette agglomération provoque
un tourbillon, quils appellent nécessité, qui maintient
les atomes pesants au centre et projette les atomes légers vers
la périphérie, ceux-ci formant une membrane, le firmament, qui
dans sa rotation capture des corps venant du vide extérieur. Les
corps se forment par agrégation datomes, qui en se heurtant
les uns les autres sunissent ou se repoussent, mais ne fusionnent
pas. Les caractéristiques fondamentales des corps sont la forme
de leurs atomes, leur ordre interne et leur configuration. Les
qualités sensibles ne sont pas réelles, cest-à-dire quelles
nappartiennent pas aux atomes de manière individuelle ;
elles sont conventionnelles, et caractérisent seulement les corps
macroscopiques.
Le
mouvement des atomes obéit à des causes mécaniques, à lexception
des atomes sphériques de lâme et du feu, qui ont une capacité
automotrice. Grâce à elle les corps peuvent connaître et se gouverner.
La perception se produit quand les sens perçoivent les effluves
émises constamment par les corps.
En
somme, la relation entre unité et pluralité se présente chez les
atomistes sous divers aspects:
-
LUn
est le vide et les mondes qui se forment en lui sont innombrables.
-
Ils
convertissent lEtre Un de Parménides en une multiplicité
datomes qui ont beaucoup de ses caractéristiques.
-
Les
atomes possèdent lunité de la nature et la pluralité
des formes, tailles et mouvements.
-
Lunité
provisoire du corps et la multiplicité des effluves émises,
simulacres du corps lui-même.
Diogène
dApolonie ( env. 475-415 )
Daprès
les fragments conservés on pense quil a été médecin et on
a coutume dattribuer à sa profession technique lempirisme
dont il fait preuve dans sa philosophie, ce qui saccorde
à la tradition de lécole hippocratique. Réfutant autant
les conséquences de lEléatisme que celles des physiques
pluralistes, Diogène revient au principe cosmologique unique :
lAir, ou, selon dautres sources, la substance intermédiaire
entre lAir et le Feu, lEther qui serait à lorigine
de tous les deux. Cet Air ou Ether est éternel et illimité et
en son sein naissent dinnombrables mondes. Il justifiait
ce retour au monisme en argumentant que linteraction qu'on
perçoit entre les êtres vivants est seulement possible parce quils
ont la même nature sous-jacente ; sil n'en était pas ainsi,
il existerait seulement des interrelations entre individus de
la même espèce.
Le
cosmos est ordonné de la meilleure façon possible, ce qui démontre
que lAir ou Ether est intelligent. Etant une substance très
subtile, il se trouve présent dans toute chose, de manière différente
dans chacune, ce qui lui permet de les gouverner. Lâme des
êtres vivants est formée dair chaud. Sa capacité de connaissance
est due à différents types dinteraction entre lâme
ou air interne et lair externe par lintermédiaire
des organes corporels, suivant la doctrine selon laquelle le semblable
reconnaît le semblable.
Concernant
la relation entre unité et multiplicité, Diogène revient au point
de départ de la physique ionienne ; de même que Thalès de Milète
il explique limmense diversité des choses sensibles par
un principe unique qui leur confère une unité de nature.